Piécette de cinq lires

Pendant les vacances d’été en Sicile, nous logions chez les grands-parents maternels à Canicattì, dans la partie haut perchée et ancienne de la ville, Borgalino.

A vrai dire, la ville, en ces années du milieu des années soixante, commençait à se moderniser et à s’étendre tout en bas sur les terrains plats où déjà se trouvaient la grand-rue, la mairie, des commerces, des écoles, des cercles. Mais notre séjour se déroulait, pour l’essentiel, dans la vieille ville.

Nous avions, mon frère et moi, deux cousins plus âgés que nous, deux frères qui suivaient, l’un et l’autre, des stages dans la partie basse de la ville. Parfois, ils venaient déjeuner chez les grands-parents au terme de leur matinée d’apprentissage.

Mon frère et moi savions l’heure à laquelle ils remontaient les rues pentues. Alors, nous allions à leur rencontre, en nous postant sur la placette de Borgalino (chiazza di Brualinu), guettant leur arrivée sous un soleil accablant.

Nous étions récompensés de notre attente patiente en recevant chacun une piécette de cinq lires (piécette qui représentait en revers un joyeux dauphin). Avec les cinq lires on pouvait s’acheter une glace avec une boule…

Ah oui ! Ces cousins suivaient donc une formation : le premier en couture et le second en mécanique automobile.

Le mécanicien, par ailleurs pince-sans-rire, est devenu un chirurgien hors pair de fringantes macchine. Je l’ai vu une fois, bien plus tard, en pleine action, intervenant avec ses vêtements du dimanche d’une manière virtuose dans un dépannage d’urgence. C’est à cette occasion qu’il a dit : « un maître ne se salit pas ! »

Le couturier, lui, s’en est allé aux Amériques où il a fait fortune. C’est lui qui confectionnait les costumes, entre autres, du président Bush père, de Magic Johnson, de Silvester Stallone ou encore
d’Arnold Schwarzenegger !

Rumes 23/06/2015

Illustration : Piazza Roma, Borgalino (Canicattì, 1954)

Davanti allo specchio

Davanti allo specchio
Son disposte le scatole

Dentro le scatole
Giacciono i ritagli
Ben ordinati

Ritenuti istanti
Azioni ripudiate
Immagini vagheggiate

Lo specchio abile mago
Moltiplica anzi
Questi assopiti fantasmi

Persino l’inchiostro
È pronto sullo scaffale
Per le revisioni
Imminenti ed essenziali.

Bruxelles 9/08/1990

Illustration : Léon Spilliaert, 1904 – Boîtes devant une glace

Petit drapeau français

Depuis l’école primaire « Victor Hugo » où l’on nous avait rassemblés, en colonne par deux nous avons rejoint le Pont du tilleul. Là, on nous a disposés en groupe compact. A chacun d’entre nous on a remis un petit drapeau. C’est ainsi qu’à Tourcoing, en 1959, j’ai salué, avec les autres écoliers, le passage du général De Gaulle, en agitant un petit drapeau français.

Bruxelles 12/01/2016

Illustration : Visite du général De Gaulle à Tourcoing (septembre 1959)

Univers parallèles et vision culturelle

La théorie des univers parallèles (ou multiples) pourrait apparaître à bien des égards comme une construction mentale particulièrement bien adaptée sinon issue de notre état et environnement culturel.

De même que la théorie du Big bang reflétait la conception monothéiste prédominante de notre société il y a à peine de cela quelques décennies (le pape Pie XII l’avait adoptée), la théorie des univers parallèles reflète maintenant la vision sociale et culturelle en vigueur en Occident basée sur la démocratie, le libéralisme, le pluralisme, l’individualisme, la responsabilité personnelle.

Qualités qui correspondent parfaitement à la nouvelle conception cosmologique où chaque univers vit sa vie spécifique, avec ses propriétés particulières pour ne pas dire privées, à l’instar des citoyens de notre société.

Un autre aspect vient conforter aussi cette vision culturelle, alors qu’on assiste à la perte d’influence de la pratique religieuse et à la montée en puissance absolue de la science : la mythologie religieuse, à caractère consolatoire, est ainsi modernisée, actualisée dans une construction en harmonie avec nos préceptes et pratiques scientifiques.

Si jadis l’espoir conduisait aux Champs Elysées, au Walhalla ou au Paradis, nos attentes de consolation nous projettent maintenant tout droit dans les univers parallèles. Si je souffre ici-bas, dans un autre univers, par contre, je suis parfaitement bien.

Bruxelles 27/03/2015

Illustration : Représentation d’artiste de la théorie des univers parallèles (ou multiples)

La gloire de l’escargot

La gloire de l’escargot
Tient en la demeure
Qu’il porte sur son dos

Symbole précieux
Et mystérieux
Signal retentissant
Enoncé devant nos yeux

Peut-être l’image
De l’infinitude d’un dieu ?

Rumes 24/04/2022

Illustration : Rectangle d’or et spirale de Fibonacci construite à partir des premiers termes de la suite de Fibonacci
Leonardo Fibonacci (v. 1170-v.  1250) est également connu sous le nom de Léonard de Pise

Ho seguito il loro esempio

Così come al loro tempo i poeti della « Scuola siciliana », ho portato avanti idealmente la mia « opera poetica ».

Loro erano funzionari statali, consiglieri, uomini di legge presso la corte dell’imperatore Federico II di Hohenstaufen.
La loro lingua d’uso « professionale » era il latino (un pò come potrebbe essere oggi l’inglese per qualche funzionario di un’organizzazione internazionale).
Scrivevano per diletto in « volgare siciliano » (primo modello di lingua letteraria italiana) quando le loro importanti responsabilità glielo permettevano.

Per loro, la letteratura era un contorno, uno svago, un passatempo.

Io ho seguito, nel mio ambito, il loro esempio.

Rumes 10/02/2008

Illustration : Jacopo da Lentini (c. 1210/c. 1260), notaire impérial considéré comme le créateur de la forme poétique du « sonnet »
Détail d’une miniature anonyme de la fin du 13e siècle

Le voyage durait trois jours et deux nuits

Bien avant l’avènement des avions charters, sous la houlette de la compagnie belge Wasteels, on avait institué, pour se rendre en Italie, des « trains spéciaux ». Leur particularité ? On évitait les soucis de correspondances : le train spécial vous emmenait directement à destination.

Sur le quai du départ, c’était toutes les Calabres, les Siciles et les Pouilles qui se donnaient rendez-vous. Le convoi, plein à craquer, s’élançait enfin, emportant dans le cœur des passagers les aspirations merveilleuses liées à ce retour momentané au pays.

L’exode estival de ces Italiens de l’étranger constituait un spectacle haut en couleurs. Amoncellement de bagages, de sacs et de paquets de toutes sortes, cris, rires, éclats de voix, adultes et enfants entremêlés. Beaucoup de femmes âgées s’habillaient encore de noir, suivant la tradition. Les valises en cartons étaient, pour la plupart, ficelées par excès de précautions.

Le voyage durait trois jours et deux nuits jusqu’en Sicile, la destination la plus distante.
Immédiatement, une grande familiarité s’instaurait entre voyageurs. C’était d’interminables conversations, des notes de guitare, de mandoline ou d’accordéon qui se répandaient dans les wagons. Et puis on sortait boissons, œufs durs, sandwiches, saucissons…

On passait le temps à regarder le paysage : la Lorraine industrielle avec ses hauts-fourneaux (en traversant cette région, on s’amusait de la flopée de noms de villes se terminant en –ange), les lueurs helvétiques dans la somnolence de la nuit et puis il y avait les tunnels innombrables et le cliquetis des rails et le balancement des wagons.

L’émerveillement se produisait au petit matin, après le Saint-Gothard. La Suisse italienne servait de prologue. D’un coup tout avait changé : les couleurs, l’architecture, la température, les sonorités, l’ambiance.

Enfin l’Italie et la course soutenue tout le long de la péninsule. Milan, Bologne, le franchissement des Apennins, Florence, Rome, Naples. Après Naples, le train longeait la côte Tyrrhénienne, presque en continu. Une Méditerranée de rêve ! On pouvait presque toucher la mer du bout des doigts !

Et puis la nuit des Calabres, à peine éclairée ici et là par les lueurs des villages lointains accrochés à flanc de montagnes et le scintillement des barques équipées pour la pêche au lamparo.

Enfin, le détroit de Messine, la chaleur caniculaire, Taormina, le panache de l’Etna…
On s’accoudait aux fenêtres des compartiments ou le plus souvent aux fenêtres du couloir des wagons pour sentir l’air chaud frôler la peau, agiter les cheveux, en dépit de l’avertissement indiquant : « È pericoloso sporgersi ».

Bruxelles 2/02/2016

Illustration : F. Corbetta, 1853 – « Veduta d’Italia »
Carte de la péninsule italienne suivant une perspective inhabituelle