Deux dames d’un certain âge descendent, avec difficulté, l’escalier de la bouche du métro. L’une dit à l’autre : « Plus loin il y a deux escalators ». Je les croise dans l’escalier quand j’entends cette phrase. En me retournant, je lance : « Mais ils ne fonctionnent, Mesdames, ni l’un ni l’autre ! ».
Si l’on considère que l’acte d’écrire vise à retranscrire, manipuler ou influencer le réel ou même à vouloir le recréer sous la forme d’une réalité virtuelle, peut-on pour autant dire que l’écriture constitue un acte libérateur ?
L’écriture constitue avant tout un enjeu personnel même s’il implique un contexte social et relationnel.
L’écriture peut-elle rendre libre donc ? A cette question académique, je voudrais apporter une réponse dans le cas particulier de l’écriture poétique, et dans ce cas précis je dis fermement : pas vraiment.
Car cette libération peut prendre toutes les apparences d’une illusion.
Dans ma naïveté, j’avais estimé que la composition de textes poétiques pouvait rendre libre et même démiurge.
Pouvait arracher des voiles qui recouvrent le réel et desceller des chaînes. C’est d’ailleurs le mythe même de la démarche poétique, son versant ensoleillé, celui qui est vendu à grand renfort de réclame.
Mais, au fond, écrire de la poésie n’est qu’un jeu de dupes que beaucoup prennent au sérieux au fur et à mesure qu’ils tombent sous l’emprise de cette addiction.
L’écriture (et spécifiquement l’écriture poétique) par principe ne rend pas plus libre qu’elle n’asservit. Elle peut libérer ou du moins donner l’illusion de la liberté mais elle peut aussi tourmenter, flétrir, déraciner.
Restent les textes, sortis de leur gangue c’est-à-dire de l’inspiration, des contingences, des inflexions de la machinerie humaine.
Textes parfois tellement beaux parfois vénéneux.
Rumes 31/05/2015
Illustration : Le poète allemand Friedrich Hölderlin (1770 – 1843)
Texte écrit à l’attention de Marie-Clotilde Roose, animatrice du « Cercle de la Rotonde » ; il fait partie de l’« Anthologie des textes inédits de 25 auteurs pour le 25ème anniversaire du Cercle de la Rotonde »
L’« apothéose » de la distribution des prix est maintenant tombée en désuétude. Auparavant, c’était le passage obligé qui clôturait l’année scolaire.
Pour réaliser des économies, par faux souci d’égalitarisme, par renoncement à la mise en valeur du mérite, on a aboli cette cérémonie académique.
Elle avait, certes, un côté injuste : le premier de la classe raflait le plus grand nombre de livres. Pourtant, même le dernier recevait au moins un livre et des prix complémentaires permettaient de souligner tel effort dans l’une ou l’autre matière, tel comportement moral ou social adéquat…
Avec le prétexte de ne pas heurter les susceptibilités des derniers de classe, on a jeté aux orties un cérémonial significatif et par la même occasion le panache des élèves méritants.
Le rituel de la distribution des prix avait au moins cette qualité de provoquer des attitudes positives par rapport à l’esprit de persévérance et de ténacité. C’était aussi un instrument pour mesurer les progrès accomplis ou les efforts à réaliser.
Exit donc cette cérémonie « exécrée » et réputée inéquitable !
Mais, de toute façon, les élèves une fois sortis du cocon scolaire seraient bien assez tôt confrontés, d’une manière bien plus cruelle, aux injustices humaines, sociales, financières et autres…
On a abattu ce rite et pourtant les rites, précisément, forment le cœur de la vie en société, structurent les personnes, les identités, le déroulement du temps lui-même.
Un livre que j’avais reçu lors d’une distribution de prix à l’école primaire avait marqué mon esprit et aujourd’hui encore ce livre que j’ai gardé dans ma bibliothèque a conservé un pouvoir de séduction.
Il s’agissait de « Niok l’éléphanteau », ouvrage réalisé à partir du film « Niok l’éléphant » d’Edmond Séchan et dont le tournage s’était effectué au Cambodge.
Le récit, entrecoupé de photographies en noir et blanc, relatait les (més)aventures de Niok, un jeune éléphant. Celui-ci, séparé de la harde par les chasseurs, est conduit dans un village.
Un jeune garçon du nom d’Ayot se prend d’amitié pour Niok et, ensemble, ils partagent de longs moments.
Mais Niok devient vite encombrant pour les villageois. Profitant de l’absence d’Ayot, l’éléphanteau est vendu à un riche marchand chinois. Niok est emmené jusqu’au fleuve, enfermé dans une cage et embarqué sur une jonque.
Ayot parvient à retrouver les traces de son ami et, à la faveur de la nuit, réussit à le libérer.
Que faire de Niok maintenant ? Ayot ne pourrait le garder indéfiniment.
Alors, après avoir traversé les galeries d’un temple en ruines, le jeune garçon conduit Niok aux abords de la forêt et le regarde rejoindre les siens.
L’enfant reste seul et le livre se termine sur le sourire lumineux d’Ayot, conscient d’avoir accompli une belle action.
Pendant les années ’70 et par la suite encore, je me suis souvent demandé ce qu’était devenu Ayot dans l’enfer du « Kampuchéa démocratique » érigé par Pol Pot. A-t-il survécu à la terreur ?
S’il est toujours en vie aujourd’hui, j’aimerais le revoir sourire. Mais si, par un croc-en-jambe du sort, il était devenu lui-même tortionnaire, j’aimerais savoir pendant combien de temps il a gardé, dans les replis de son âme, le souvenir de Niok le petit éléphant.
Rumes 21/07/2008
Illustration : Couverture du livre « Niok l’éléphanteau », d’après le film d’Edmond Séchan, Librairie Hachette, 1957
Vorrei girar il mondo In aereo Sorvolare le grandi città Salutare con le ali I campi verdeggianti E specchiarmi tra balzi Di lieti delfini Nell’oceano verde-blu.
Antoing 5/06/1980
Illustration : La fresque des dauphins, Knossos (Crète), 1550-1450 avant JC
Une assistante sociale était venue à la maison pour effectuer, j’imagine, une enquête ordinaire afin de connaître notre situation. On parla sans doute de choses diverses, de notre installation dans le nord de la France, de la Sicile tellement lointaine…
Puis mes parents firent écouter à cette investigatrice un disque reprenant la chanson « Terra straniera » (terre étrangère), interprétée par Claudio Villa.
Chanson merveilleuse et triste, au contenu si poignant, exprimant une infinie mélancolie et la nostalgie de l’Italie !
Le souvenir émouvant d’une Italie quittée pour trouver ailleurs un bien-être, venait s’emmêler avec les paroles chantées — expressives, troublantes et belles.
Après avoir écouté la chanson, la visiteuse, à qui on avait fait comprendre le sens du texte, se mit à pleurer chaudement !
Chacun dans son assiette Vous trouvait à son goût Poivrons verts Sauf moi qui faisait la grimace Tu es bien difficile Jugea ma mère Reprise en chœur par Frère sœur et père J’étais tombé par hasard Sur un mouton noir Le poivron piquait tant Que je l’envoyai paître Par curiosité chacun Voulut goûter ma pièce On me plaignit vivement D’en avoir mangé la moitié Quand même !
Ainsi faudra-t-il Continuerjusqu’à ce que mort s’ensuive dit-il Mais sans tortures sans passion Rien que debanals aveux Pas de grand projet à la manière d’Ulysse Par-delà les Colonnes pas d’océan inconnu Jours quadrillés par les horaires implacables Mais dans la douceur immobile Des rails de trains et de métros Glissants sur les jours Ainsi faudra-t-il.
Les cosmologues et les physiciens nous informent que les ondes qui nous entourent voyagent dans l’univers à une vitesse qui ne peut dépasser la vitesse de la lumière.
Ce qui implique, à l’échelle de la vastitude de l’univers observable, une diffusion de ces ondes suivant une allure qui approche celle d’un train de sénateur !
Ainsi les premières émissions de radio commerciale émises sur terre (à partir de la deuxième décennie du 20e siècle) et diffusées à travers l’espace poursuivent-elles pour l’éternité leur course dans toutes les directions de l’espace cosmique.
Elles n’auraient parcouru qu’un rayon d’une centaine d’années lumière autour de la Terre, une distance à proprement parler infime mesurée à l’échelle de l’univers.
Je songeais un jour, précisément à ce décalage en écoutant un air de tango des années 1920 (*) que je venais de découvrir et qui m’avait charmé au sens fort du terme, jusqu’au point de l’écouter en boucle.
Je me disais : voici un air qui vient de loin, de bien avant ma naissance, et qui me rejoint à travers le temps et l’espace.
Comme il était de coutume dans les tangos de cette époque, on y trouve deux strophes chantées, à partir du milieu de la composition.
En écoutant ce morceau, un sentiment d’étrangeté m’envahissait provoqué par les sons parfois discordants et le bruit de fond de cet enregistrement d’un autre âge : mais surtout par l’accompagnement instrumental au rythme soutenu, les quelques mots chantés parfois hachurés, la mélodie suggestive et lancinante…
J’ai alors pensé aux ondes radios qui parviennent jusqu’à la terre et pouvant provenir du fin fond de l’univers.
Un jour, me suis-je dit, nous entendrons de la musique et des chants étranges, émis voilà peut-être des milliards d’années, des sonorités inusitées et nous serons à la fois émerveillés, ébahis et stupéfiés de ces échos d’une civilisation cosmique depuis longtemps disparue…
Namur 21/05/2022
Illustration : « Alma tanguera », Disco Nacional Odeon
(*) « Alma tanguera » (1927), orquesta tipica Francisco Canaro, “estribilista” Roberto Diaz ou, suivant d’autres sources, Agustín Irusta