Certains livres peuvent nous abattre, certains auteurs nous déstabiliser.
J’ai beaucoup lu Apollinaire. J’aimais son écriture « moderniste », imagée, directe. Mais sa mélancolie native venait résonner contre la mienne. Au début, d’une manière discrète mais qui allait progressivement s’amplifiant.
Par la suite, je m’aperçus que chaque fois que je lisais Apollinaire je tombais en déprime, je devenais malade au sens littéral du terme. J’ai dû cesser de le lire.
Sans doute, certains écrivains — poètes en particuliers — sont-ils liés à des saisons précises de notre vie, tantôt éclatantes, tantôt chagrines. Apollinaire, d’une certaine manière, alimentait vigoureusement cette seconde veine.
Ce qui me passionne précisément dans l’esprit et l’action de la Rome antique c’est le caractère stratégique. Comme l’a fait remarquer Umberto Eco, la délimitation de l’espace et de la frontière. De la création de villes aux confins du désert au tracé de routes essentielles dans les pays les plus divers. Sur le plan des idées, la constitution du Droit et de l’institution juridique là aussi détermination de frontières, création d’espaces disciplinés.
Taintignies 2/06/1986
Illustration : Mur d’Hadrien, édifié entre 122 et 127 de notre ère au nord de l’Angleterre (antique Britannia), pour délimiter la frontière de l’Empire romain (le Mur d’Hadrien est inscrit sur la liste du patrimoine mondial)
La figuration du monde m’appartient Je sais comment circonscrire Les diverses fonctions du connu Et rendre compréhensible Les écheveaux complexes de l’indicible
2 – Géographe
Mais vos catégories Ne définissent que des chimères Moi je trace des certitudes Et transcris les frontières vraies de la matière
1
Vous déterminez les couleurs Et la physionomie du rêve Et moi je l’interprète
2
Fallacieuses randonnées Mythologie du verbe La réalité ne se laisse appréhender Que dans la rigueur de ses données
1
Derrière les structures sensibles Se manifestent les contours de l’idée
2
Le réel ne cache aucune carte Dans les poches de son gilet…
Taintignies 22/05/1983
Illustration : Gustave Courbet, 1855 – L’Atelier du peintre (détail)
Le guerre italiane sono strane. Mio padre, i miei zii, un cugino di mio padre hanno combattuto durante la seconda guerra mondiale sui teatri di operazioni più vari : in Africa orientale e settentrionale, in Russia, nei Balcani. Ai lati della Germania.
Ma, oltre che in Kenya, Algeria, Stati Uniti, si sono ritrovati prigionieri anche in Germania (ex alleato).
Sembra la prefigurazione di una « commedia all’italiana » anni ’60. Commedia amara e drammatica. Il cugino di mio padre dalla Russia non è mai tornato.
Rumes 18/02/2008
Illustration : Archives familiales – Calogero Ferrante, né en 1913 et porté disparu pendant la campagne de Russie en 1942
Cette fois, qui sait, le thème pouvait m’inspirer. Sur une page blanche, je commençai à transcrire des expressions où intervenait le mot « blanc ». Le domaine était vaste, diantre, et mon cerveau s’élançait tous azimuts ! Page blanche (justement !), blanc-seing, donner carte blanche, le cap Blanc-Nez, la mer Blanche, un domestique nourri, logé et blanchi, blanc comme lys, passer une nuit blanche, hisser le drapeau blanc, produit blanc, la Marche blanche, blanchir sous le harnais, bulletin blanc, blanc-bec, manger du boudin blanc et de la viande blanche…
Mon imagination poursuivait entre-temps les suggestions fomentées par ce(s) blanc(s). Une nouvelle située dans l’Arctique, inspirée d’une légende inuit ou la chronique de l’inauguration d’une carrière de glace où l’on débiterait les blocs de banquise. Un épisode inédit de la vie de Blanche-Neige fictivement attribué à Walt Disney. Le journal secret d’un mafieux relatant minutieusement ses états d’âme et ses opérations de blanchiment d’argent. Une histoire codée dans le milieu de la musique, jazz-band ou orchestre symphonique, où des notes et en l’occurrence des blanches auraient une signification dramatique bien précise. Une histoire de téléphones blancs inspirée du cinéma italien des années 1930. Une histoire de nom jeté, celle d’un certain « Blanc-Blanc », par exemple, et pour en augmenter l’agrément littéraire, je prétendrais que l’anecdote m’aurait été racontée par ma grand-mère lors d’une veillée funèbre. Une histoire de mariage blanc entre noirs. Une histoire de montagnes, de neige éternelle, de guides, de courage et de cran où interviendrait le Mont-Blanc. Et pour être politiquement correct, la dimension transfrontalière de cette célèbre montagne serait prise dans sa juste considération. Une variante pourrait en être la relation d’un acte d’héroïsme passé sous silence par les médias, lors de l’incendie qui avait provoqué la mort de quarante personnes en mars 1999 dans le tunnel, précisément, du Mont-Blanc. Un récit de duel à l’ancienne, armes blanches, une histoire d’affront à laver dans le sang. Et lorsque l’affront aurait été lavé on apprendrait que le sang n’était pas rouge mais blanc, génétiquement modifié. Une histoire d’espionnage industriel où la pièce maîtresse de l’enjeu serait un agent blanchissant au-dessus de tout soupçon ?
Mon cerveau avait beau battre la campagne, s’exalter, courir après les idées, sœur Anne, point de nouvelles en vue. Non, décidément, l’inspiration me faisait défaut. Ce thème « Blanc(s) » ne me disait vraiment rien qui vaille, pas la moindre bribe d’inspiration. Pour cette année c’était fichu. Adieu prix, réception, photos et télévision. L’année prochaine, peut-être, qui sait, un thème qui m’irait comme un gant ? Tiens « gant(s) » ça pourrait être un thème intéressant, non ?
Le règlement complet du concours précisait qu’il s’agissait du 3ième concours de nouvelles organisé par le Comité des usagers du Centre de Lecture publique d’Antoing, avec le soutien de la ville d’Antoing. Le thème retenu était « Blanc(s) ». Ce mot « Blanc(s) » apparaissait écrit en blanc sur fond de cadre noir, à la manière d’un écran de cinéma ou de télévision en noir et blanc. Le concours était ouvert à tout auteur d’expression française âgé de 15 ans ou plus.
La tentation de participer était forte. D’autant plus que pour ce qui est d’investir dans la gloire, précisément, la ville d’Antoing pouvait apporter un précieux coup de main. Cette petite ville bien tranquille serait restée parfaitement anonyme si elle n’avait eu le privilège d’abriter, le temps d’une année scolaire, le futur général de Gaulle.
C’est maintenant de l’histoire ancienne mais à l’époque, en France, la loi de 1905 instituant la séparation de l’Eglise et de l’Etat avait provoqué des heurts et fait exploser les passions. Nombres d’institutions religieuses avaient alors « émigré » en Belgique suivies de leurs élèves et du corps enseignant. Celui qui allait devenir le général de Gaulle se trouva entraîné dans cette équipée.
La notoriété de l’illustre hôte rejaillit maintenant indirectement aussi sur la petite ville qui l’avait accueilli. Lorsqu’une biographie du général est traduite en albanais, en chinois ou en bahasa indonesia, le nom d’Antoing résonne à Tirana, à Pékin ou à Djakarta. On a beau dire, le voisinage des Grands, ça aide quand même.
En outre, tout près d’Antoing, on trouve le village de Fontenoy, oui, exactement, celui de la célèbre bataille combattue le 11 mai 1745 pendant la guerre de Succession d’Autriche et au cours de laquelle furent prononcés les mots célébrissimes : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! ». La bataille qui avait commencé à 5 heures du matin prit fin vers 14h et se solda par la défaite des Anglais (les Français, après les formules de politesse, finalement, tirèrent les premiers). Antoing et Fontenoy, le Général et les Anglais, on sent dans ces éléments historiques comme la présence de puissantes forces aimantées.
Ayant pris connaissance du thème, je commençai à réfléchir à quelque intrigue possible. Mais d’abord, mettons tout de suite les choses au point. S’il est vrai qu’il m’est arrivé d’écrire des nouvelles, il m’est difficile pourtant d’en créer sur commande. J’ai pendant très longtemps composé de la poésie, mais lorsque l’inspiration était présente ou lorsque elle se faisait la malle, ce n’était jamais sur ordre. Spontanéité, immédiateté, brièveté sont mes maîtres-mots. Je n’écrirai probablement jamais de romans. Car dans la distance j’ai le souffle court.
Bruxelles, 19/05/2006
Illustration : Henri Grobet, 1902 – Bataille de Fontenoy (1745)
Une amie m’informa de l’existence de ce concours de nouvelles. « Peut-être cela pourrait-il t’intéresser », ajouta-t-elle. Et elle me remit un avis de concours qu’elle avait découpé dans un journal publicitaire.
Ecrire une nouvelle, c’est vite dit. Les gens qui décident d’organiser un concours d’écriture choisissent un thème — parfois suggéré par la femme de l’organisateur en chef ou par une lubie incompréhensible du même —, déterminent les conditions du concours, en particulier le terminus post quem, trouvent des sponsors pour le financement (Caisse d’épargne, Municipalité, entreprise de réfection industrielle…), informent la presse de cette intéressante initiative culturelle et (pour eux) l’affaire est dans le sac. Y a plus qu’à attendre. Aux écrivains (ou aspirants écrivains) de se remuer les méninges.
Oui, mais écrire une nouvelle ce n’est pas si simple. Il faut trouver quelque chose qui ait du chien, qui soit original, qui soit cohérent et tienne la route (la fameuse« économie du récit »), qui ne soit pas trop long (le récit devra contenir impérativement autant de signes) et qui soit bien sûr inédit (condition sine qua non).
Bref, ce n’est pas une mince affaire, surtout si l’on vise le premier prix (doté de x euros) avec réception officielle, photos dans le journal et, pourquoi pas, une brève apparition dans un reportage de la télévision locale. Il s’agit à proprement parler d’un véritable investissement dans les premiers degrés de la gloire.
Bruxelles, 19/05/2006
Illustration : Astrid Lafalize, 2007 – Ancien hôtel de ville d’Antoing