Un jour, alors que je trainais dans une bouquinerie, un livre de poche me tombe sous la main. Il était consacré au « Marché commun », précurseur de l’actuelle Union européenne. Des planches photographiques hors-textes en noir et blanc venaient agrémenter, à intervalles réguliers, le contenu du livre.
C’est dans une des photos venant illustrer les thèmes sociaux, que j’ai cru me reconnaître. Debout sur un quai de la gare de Milan. Un air vaguement préoccupé, les mains sur les hanches, pull en V, culottes courtes. Années ’60.
Je semble surveiller un bagage. Près de moi un groupe d’émigrants. Des hommes, des femmes, quelques enfants. A leurs cotés, un petit amoncellement de valises en cartons.
En arrière-fond de cette scène, on distingue un panneau publicitaire. Réclame célébrant les fameux chocolats Baci Perugina. Comme en écho de la vie réelle, on remarque dans ce message l’image d’une valise en carton ficelée — pareille à celles disposées sur le quai.
Tournai 29/02/2016
Illustration : Migrants sur un quai de la gare de Milan (Italie), années ‘60
Il n’y a pas d’un côté le blanc et d’un autre côté le noir : il y a un continuum. Il n’y pas d’un côté le pire et de l’autre côté le meilleur : il y a des degrés, qui peuvent être franchis objectivement (et subjectivement) dans un sens ou dans l’autre. Tout le reste n’est qu’idéologie, propagande, leurre.
Una volta chiusi i fascicoli Non resta che la sorte Avviluppata nelle statistiche Ma oltre i numeri ci sono i visi Vale a dire il proprio slancio Le sensazioni il feeling.
Tous les dimanches après-midi nous allions en famille au cinéma dans la ville frontalière de Mouscron, précisément dans le quartier du Mont-à-Leux. Bien sûr, aucun loup ne rôdait plus dans ces lieux depuis bien longtemps.
Le cinéma était alors une distraction éminemment populaire et les salles obscures étaient bondées. Des strapontins, en bout de rangées, permettaient néanmoins à quelques spectateurs surnuméraires de pouvoir s’asseoir (dans un relatif inconfort, mais c’était mieux que rester debout comme cela arrivait régulièrement en attendant qu’une place se libère).
Il y avait trois cinémas au Mont-à-Leux, répartis dans un mouchoir de poche : le Capri, juste à la frontière, l’Eldorado, dans une rue transversale, et le Scala qui comportait en outre un dancing.
Avant d’arriver à la frontière, nous courions, mon frère et moi — à peine était-elle en vue — vers une maison qui exposait à l’une de ses fenêtres une affiche du film principal programmé dans l’un de ces trois cinémas. C’était l’âge d’or des péplums italiens. Que nous appelions les « films de Romains ».
Parfois (exceptionnellement), dans ces cinémas, on passait un film en version originale italienne (sous-titré, bien sûr, en français et sans doute aussi en flamand). Je me souviens encore de la réplique d’un serviteur (dans un film qui n’était pas un péplum). Il venait, dans une scène, dire à ses maîtres : « Per causa della tempesta il ponticino è crollato e le carrozze restano bloccate ! ».
Bruxelles 16/12/2015
Illustration : Affiche du film « Hercule à la conquête de l’Atlantide » péplum franco-italien réalisé par Vittorio Cottafavi (1961)
Lorsque, pour la première fois, adolescent, j’ai lu « Le bilan de l’Histoire » de René Grousset, j’en suis resté émerveillé. Synthèse brillante, fluidité dans l’expression, écriture claire et précise.
Il y a des livres qui apportent de l’énergie, qui dispensent un fluide vital. C’est le cas de ce livre, en ce qui me concerne. Chaque fois que je le relis, j’y trouve un bonheur diffus, une irradiante allégresse.
Il est évident qu’à travers les objets et les œuvres d’arts qui nous plaisent, les ouvrages qui nous transportent, les personnages qui nous sont chers, transparaissent et se renforcent notre « étoffe », nos aspirations, en un mot notre être.
Lorsque j’eus acquis une vision plus rapprochée du profil biographique de René Grousset, je compris d’autant mieux la puissance de mon attrait pour la personnalité du grand historien orientaliste.
René Grousset avait suivi un parcours « atypique ». Il ne fut pas un universitaire, au sens académique du terme et avait été en butte à une certaine condescendance voire hostilité des historiens professionnels.
Ils lui reprochaient, en quelques sorte, de marcher sur leurs plates-bandes alors qu’il n’était qu’un « fonctionnaire des Beaux-Arts » (il fut conservateur aux musées Cernuschi et Guimet), d’ignorer les langues orientales (il ne connaissait ni le chinois, ni le persan, ni l’arabe), de ne pas s’inscrire dans une vision « progressiste » (marxiste) de l’histoire (il défendait de profondes convictions catholiques).
Et pourtant, les livres qu’il a écrits sont devenus des ouvrages de référence pour la connaissance des cultures asiatiques (notamment concernant l’histoire de la Chine, l’histoire des guerriers nomades, l’histoire de l’art). Il a été universellement reconnu et a été reçu à l’Académie française en 1946.
La chute des idéologies qui prétendaient expliquer les ressorts des hommes uniquement par le déterminisme économique et social rend le parcours intellectuel et la vision humaniste de René Grousset d’autant plus actuels.
Dans ses ouvrages, le grand historien soulignait le rôle central des mentalités, de la volonté, des passions dans les enchaînements historiques. Toute son œuvre a été bâtie à partir d’une vision intuitive et empathique des faits, reconstitués magistralement grâce à une érudition profonde, à de solides références, à une connaissance empirique des œuvres d’art.
Sans doute, à travers mon admiration pour René Grousset avais-je trouvé un modèle idéal pour y fondre mon propre parcours irrégulier (scolaire, professionnel, littéraire).
Lorsque, voici quelques années, j’ai visité, à plusieurs reprises, le Musée Guimet, dans les salles rénovées, à travers les sourires des bouddhas khmers, j’ai tâché de capter la présence en filigrane de l’illustre historien de l’Orient.
Assis sur le bord du monde Je contemple en silence Rouages ressorts vis et boulons Qui soutiennent le monde Tout au loin d’autres mondes Qui reflètent d’autres rouages Engrenages poulies et chaînons En un jeu de miroirs savants Illuminés tous ces mondes Par d’innombrables lampions
Et tout cela (moi-même y compris Assis sur le bord du monde) Reflété par les synapses De mon imagination
Pure illusion ?
Rumes 8/09/2022
Illustration : Vision artistique de la Terre plate