La dernière lettre à Pirandello

J’ai connu la personne qui a envoyé la dernière lettre à Pirandello : il s’agit du professeur Robert Van Nuffel, de l’Université de Gand, qui m’avait raconté lui-même cette anecdote.

Il était alors assistant de français auprès de l’Université de Bologne. Lorsque le jeune Belge apprit que Pirandello n’était plus, il s’enquit auprès de l’entourage du Maître de la lettre qu’il lui avait envoyée.

On lui répondit que sa lettre était bien arrivée, qu’on l’avait retrouvée sur le bureau de Pirandello, mais que ce dernier n’avait pas eu le temps de la lire car il était mort entre-temps (10 décembre 1936).

Rumes 21/01/2008

Illustration : Robert Van Nuffel (1909-2004)
Liber Memorialis UGent, 1960

Les Normands en Sicile

Les traces du passé sont constamment présentes, d’une manière ou d’une autre, dans notre vie contemporaine et suivent des circonvolutions parfois étonnantes mais qui s’expliquent.

Ainsi, mon grand-père maternel aimait lire, en Sicile, les récits liés à l’histoire de Charlemagne et des Paladins de France, notamment Roland. Et ce en plein 20e siècle.

Cela peut paraître curieux mais ça ne l’est pas vraiment.

En fait, cet engouement « moderne » pour une littérature inspirée des chansons de geste médiévales trouve son origine lointaine dans la conquête de la Sicile par les Normands, au 11e siècle.

On sait que les redoutables Vikings, venus de Scandinavie et dont le nom latinisé était rendu par « Northmanni », avaient essaimé en Angleterre et en France, dans le territoire appelé pour cette raison « Normandie ».

On sait moins que les Normands de France, par la suite, avaient essaimé à leur tour en Méditerranée et tout particulièrement en Sicile, alors entre les mains des Arabes (appelés aussi Sarrasins).

S’étant emparé de la grande île, ils érigèrent leur conquête en « royaume de Sicile » en 1130 et firent preuve d’une grande tolérance pendant leur domination qui se prolongea jusqu’en 1194 (la Sicile d’alors formait un creuset culturel fécond où se côtoyaient Arabes, Grecs et Latins).

Les Normands importèrent en Sicile les récits de l’aube de la littérature française, inspirés de l’épopée carolingienne, les chansons de geste.

Cette influence littéraire restera vivace pendant de longs siècles et imprégnera profondément les traditions populaires siciliennes. Elle fut entretenue parallèlement, il est vrai, par la littérature italienne elle-même laquelle avait recueilli, par d’autres canaux, ce même héritage littéraire. Il suffit de penser à la poésie chevaleresque de la Renaissance, à l’Orlando Innamorato (Roland amoureux) de Matteo Maria Boiardo ou à l’Orlando Furioso (Roland furieux), composé au début du 16e siècle par Ludovico Ariosto, dit en français l’Arioste.

Jusque dans les années soixante du siècle dernier voire encore au début des années septante, soit à l’époque de la transition vers la motorisation généralisée, on pouvait voir sur les charrettes siciliennes la représentation peinte en couleurs vives de scènes historico-littéraires inspirées du combat des chevaliers chrétiens contre les Sarrasins. Au premier plan des personnages mis en exergue, on trouvait les Paladins de France et tout particulièrement Roland, le plus célèbre d’entre eux.

Les charrettes sont devenues obsolètes et on ne les trouve plus que dans les musées ou dans certains lieux touristiques, pour la couleur folklorique locale et les photos. A Canicattì et Campobello di Licata, chaque année, lors d’une manifestation dénommée « La Rietina », on peut voir défiler des dizaines de charrettes siciliennes avec leurs décorations traditionnelles caractéristiques.

On retrouve la légende de Roland dans une autre « institution » sicilienne, le théâtre de marionnettes (Opera dei Pupi) qui bénéficie depuis quelques années du label de « patrimoine immatériel de l’humanité » et dont le répertoire principal concerne précisément la légende de Roland.

De nombreux autres signes évoquent, par ailleurs, l’influence des Normands en Sicile.

La langue franco-normande a laissé de multiples traces dans le vocabulaire sicilien.
Le Royaume des Deux-Siciles, héritier géopolitique du royaume normand, survécut géographiquement inchangé, jusqu’au moment de l’unification de la péninsule italienne (1860).
Le Palais qui abrite le Parlement régional sicilien, à Palerme, s’appelle « Palais des Normands ».
A titre anecdotique, dans mon village natal, Delia, on trouve aussi les ruines d’un château médiéval dit « normand ».

Rumes 4/10/2008

Illustration : Imagerie chevaleresque traditionnelle représentant une scène de combat, telle qu’on pouvait la voir sur les panneaux des charrettes siciliennes

Sept cétacés c’est assez

(Interlude fantaisiste)

Sept cétacés c’est assez
Disent les sept ascètes à Sète
Et pas plus de six scies
Ajoutent les trois de Troie de Troyes et de Détroit
Mais que du neuf précisent les neuf
Quant aux deux d’Eu
D’eux point d’œufs !

Rumes 14/09/2022

Illustration : Eric Lamblin et Guillaume Boeye – Baleines au large de l’île de la Réunion
« Dans l’intimité des baleines » (2019)

La chauve-souris

Avec tes ailes rapiécées
Et tes airs de vampire
Tu sembles être sortie
D’un film horrifique
Pourtant c’est bien toi
Et non une colombe
Qui a servi de modèle
A Ader pour son engin
Volant mécanique
La beauté ne serait-elle
Donc seulement qu’un
Banal revêtement plastique ?

Rumes 18/05/2020

Illustration : L’Avion III de Clément Ader, 1897

Francophonie : jadis et maintenant

Quand on parle de suprématie de la langue française en Europe au cours des siècles passés et tout particulièrement à l’époque médiévale (XIe – XIVe siècles) et puis aux XVIIe et XVIIIe siècles, si l’on insiste, comme il se doit, sur la qualité et le prestige des œuvres culturelles produites alors, de même que sur la fortune politique et militaire de la monarchie française, il est une considération qu’on néglige généralement : celle liée à l’importance de la démographie.

Du Moyen Age jusqu’au début du XIXe siècle, la population française a été numériquement la plus importante d’Europe (juste derrière la Russie).
Cet élément permet de mieux comprendre certains rapports de force vis-à-vis des autres nations européennes ainsi que le dynamisme récurrent de la France d’alors.
Le rayonnement de la langue et de la culture françaises ne peut, à mon sens, être dissocié de ce constat.

La montée en puissance de l’anglais et ensuite de l’anglo-américain (à partir du XVIIIe siècle) tendrait à confirmer cette « vision » démographique.
L’Angleterre jadis, avec l’essaimage de ses colonies de peuplement et, plus tard, le dynamisme démographique des Etats-Unis d’Amérique ont permis à la population de langue et de culture anglaises d’asseoir une puissante hégémonie sur leurs partenaires/concurrents occidentaux ayant d’autres identités culturelles.

Les U.S.A., à eux seuls, se retrouvent maintenant, en Occident, dans la même position de suprématie démographique que jadis la France par rapport à l’Europe.
Pour comprendre l’influence de cette « révolution » démographique, il suffit d’avoir conscience des chiffres.
Au XVIIIe siècle, la population française s’élevait à 22 millions d’habitants à comparer aux 7 millions de l’Angleterre et aux 4 millions des Etats-Unis d’Amérique.

De nos jours, la population de la France a atteint les 60 millions d’habitants, mais le Royaume-Uni a rejoint également les 60 millions et la population des U.S.A. a progressé, quant à elle, jusqu’à près de 300 millions d’habitants.
Pas étonnante, dès lors, la constatation de la suprématie anglo-saxonne par rapport au français.

Bien entendu, la variable « démographique » n’est pas tout et ne saurait, à elle seule, engendrer tout le dynamisme anglo-saxon moderne.
Cette variable, cependant, joue à mon avis un rôle important.

Kirkhult 18/08/2008

Illustration : Château des Tuileries du côté du Pont Royal (Paris, France), 18e siècle

Sur un quai de la gare de Milan

Un jour, alors que je trainais dans une bouquinerie, un livre de poche me tombe sous la main. Il était consacré au « Marché commun », précurseur de l’actuelle Union européenne. Des planches photographiques hors-textes en noir et blanc venaient agrémenter, à intervalles réguliers, le contenu du livre.

C’est dans une des photos venant illustrer les thèmes sociaux, que j’ai cru me reconnaître. Debout sur un quai de la gare de Milan. Un air vaguement préoccupé, les mains sur les hanches, pull en V, culottes courtes. Années ’60.

Je semble surveiller un bagage. Près de moi un groupe d’émigrants. Des hommes, des femmes, quelques enfants. A leurs cotés, un petit amoncellement de valises en cartons.

En arrière-fond de cette scène, on distingue un panneau publicitaire. Réclame célébrant les fameux chocolats Baci Perugina. Comme en écho de la vie réelle, on remarque dans ce message l’image d’une valise en carton ficelée — pareille à celles disposées sur le quai.

Tournai 29/02/2016

Illustration : Migrants sur un quai de la gare de Milan (Italie), années ‘60

Continuum

Il n’y a pas d’un côté le blanc et d’un autre côté le noir : il y a un continuum.

Il n’y pas d’un côté le pire et de l’autre côté le meilleur : il y a des degrés, qui peuvent être franchis objectivement (et subjectivement) dans un sens ou dans l’autre.


Tout le reste n’est qu’idéologie, propagande, leurre.

Rumes 28/08/2009

Illustration : Nuancier noir-blanc-blanc-noir