Così come al loro tempo i poeti della « Scuola siciliana », ho portato avanti idealmente la mia « opera poetica ».
Loro erano funzionari statali, consiglieri, uomini di legge presso la corte dell’imperatore Federico II di Hohenstaufen. La loro lingua d’uso « professionale » era il latino (un pò come potrebbe essere oggi l’inglese per qualche funzionario di un’organizzazione internazionale). Scrivevano per diletto in « volgare siciliano » (primo modello di lingua letteraria italiana) quando le loro importanti responsabilità glielo permettevano. Per loro, la letteratura era un contorno, uno svago, un passatempo.
Io ho seguito, nel mio ambito, il loro esempio.
Rumes 10/02/2008
Illustration : Jacopo da Lentini (c. 1210/c. 1260), notaire impérial considéré comme le créateur de la forme poétique du « sonnet » Détail d’une miniature anonyme de la fin du 13e siècle
Bien avant l’avènement des avions charters, sous la houlette de la compagnie belge Wasteels, on avait institué, pour se rendre en Italie, des « trains spéciaux ». Leur particularité ? On évitait les soucis de correspondances : le train spécial vous emmenait directement à destination.
Sur le quai du départ, c’était toutes les Calabres, les Siciles et les Pouilles qui se donnaient rendez-vous. Le convoi, plein à craquer, s’élançait enfin, emportant dans le cœur des passagers les aspirations merveilleuses liées à ce retour momentané au pays.
L’exode estival de ces Italiens de l’étranger constituait un spectacle haut en couleurs. Amoncellement de bagages, de sacs et de paquets de toutes sortes, cris, rires, éclats de voix, adultes et enfants entremêlés. Beaucoup de femmes âgées s’habillaient encore de noir, suivant la tradition. Les valises en cartons étaient, pour la plupart, ficelées par excès de précautions.
Le voyage durait trois jours et deux nuits jusqu’en Sicile, la destination la plus distante. Immédiatement, une grande familiarité s’instaurait entre voyageurs. C’était d’interminables conversations, des notes de guitare, de mandoline ou d’accordéon qui se répandaient dans les wagons. Et puis on sortait boissons, œufs durs, sandwiches, saucissons…
On passait le temps à regarder le paysage : la Lorraine industrielle avec ses hauts-fourneaux (en traversant cette région, on s’amusait de la flopée de noms de villes se terminant en –ange), les lueurs helvétiques dans la somnolence de la nuit et puis il y avait les tunnels innombrables et le cliquetis des rails et le balancement des wagons.
L’émerveillement se produisait au petit matin, après le Saint-Gothard. La Suisse italienne servait de prologue. D’un coup tout avait changé : les couleurs, l’architecture, la température, les sonorités, l’ambiance.
Enfin l’Italie et la course soutenue tout le long de la péninsule. Milan, Bologne, le franchissement des Apennins, Florence, Rome, Naples. Après Naples, le train longeait la côte Tyrrhénienne, presque en continu. Une Méditerranée de rêve ! On pouvait presque toucher la mer du bout des doigts !
Et puis la nuit des Calabres, à peine éclairée ici et là par les lueurs des villages lointains accrochés à flanc de montagnes et le scintillement des barques équipées pour la pêche au lamparo.
Enfin, le détroit de Messine, la chaleur caniculaire, Taormina, le panache de l’Etna… On s’accoudait aux fenêtres des compartiments ou le plus souvent aux fenêtres du couloir des wagons pour sentir l’air chaud frôler la peau, agiter les cheveux, en dépit de l’avertissement indiquant : « È pericoloso sporgersi ».
Bruxelles 2/02/2016
Illustration : F. Corbetta, 1853 – « Veduta d’Italia » Carte de la péninsule italienne suivant une perspective inhabituelle
Avec mes pattes de ciron Comment pourrais-je parcourir le monde Si ce n’est sur le dos des hommes en avion A moins de mettre au point des manipulations Susceptibles de réduire le monde A mes raisonnables dimensions.
Bruxelles 21/04/1993
Illustration : Ciron au microscope électronique (taille 0,5 à 1 mm)
L’imposant meuble-radio Schneider Bolero 57, surmonté d’une platine tourne-disques, trônait dans l’appartement. Le soir, de la grande baie vitrée parvenait le reflet atténué de l’éclairage public et de la clarté lunaire.
Dans cette pénombre bénéfique, j’allumais le poste de radio. Installé dans un fauteuil, je parcourais doucement, avec le sélecteur, le cadran sur lequel figuraient le nom d’une soixantaine de stations. Voici Paris, London, Moskva, Praha, Monte Ceneri, Lisboa, Roma…
Alors, j’explorais le monde par l’oreille. Ondes courtes accompagnées parfois de sons étranges, de mélodies irréelles, de rebonds mystérieux, de chevauchement de voix insaisissables…
C’était le triomphe de l’œil magique, voyant qui indiquait la qualité de réception. Œil vert fascinant, d’une intensité merveilleuse.
L’arrivée, plus tard, de la télévision et du transistor ne chassa pas la radio de la maison. Suivant l’esprit du temps — la Russie soviétique et l’Amérique de la libre entreprise ayant proclamé la cohabitation atomique — la télé et la radio coexisteront pacifiquement et durablement dans l’appartement.
Giocavo con la volta celeste Riproducendo talor nel pensiero La Notte Ma con un’aria disinvolta Nascevano così nuovissime costellazioni Quasi giocassi a dadi con le stelle.
Cette année-là, le prof de gym ressemblait à une sorte d’Hercule en training (survêtement comme on disait alors, incontournablement bleu marine). Une masse impressionnante de muscles et doté d’une voix de stentor. Par ailleurs, champion du Nord (de la France) au lancement du poids ou peut-être du disque.
Ce prof rudoyait ses élèves et se comportait parfois en véritable brute : de toutes ses forces déployées, il envoyait régulièrement un ballon, par surprise, sur la tête, la nuque, le dos des élèves distraits situés à l’autre bout de la cour. Sans doute considérait-il cela comme une forme d’entraînement pour le championnat. Le malheureux qui recevait ce bolide se retrouvait sonné pour un bon moment. Cela m’est arrivé une ou deux fois.
Ce monsieur Hulk recyclé dans l’enseignement témoignait beaucoup d’attention envers la prof de musique de l’établissement.
Cette prof de musique était petite et particulièrement frêle. A côté de l’ogre du lycée, elle paraissait presque insignifiante. Lorsqu’il arrivait à cette prof de traverser la cour, elle venait parler longuement au colosse. Interminables discussions pendant que les élèves continuaient quelque partie de hand-ball.
La prof semblait vraiment intéressée par l’imposante carcasse de son collègue. Elle restait devant lui comme subjuguée, ébahie.
Le prof de gym avait une manie : il ne pouvait s’empêcher de sautiller (à la manière des boxeurs) tout en jouant avec l’élastique de son pantalon de training. Il élargissait ainsi son pantalon littéralement au nez de son interlocutrice.
Les élèves assistaient, amusés, à ce petit manège en observant les yeux de la prof de musique en train de plonger par-delà l’élastique.
J’avais invoqué Saint Antoine Vénus et même le Vautour Mais aucun n’a répondu Saint Antoine est resté de bois Sur son piédestal de stuc Vénus n’est pas sortie de son bain Et le Vautour a continué De tournoyer au loin Complètement aveugle et sourd.
Lanslebourg 1/09/2009
Illustration : Jean-Baptiste Camille Corot, entre 1873 et 1874 – Vénus au bain