Les textes poétiques qui parsèment ma vie

Les textes poétiques qui parsèment ma vie (mes bouts de papier) ressemblent aux petits cailloux semés par le Petit Poucet… Comme si j’avais été animé, depuis l’adolescence, par le besoin de marquer ponctuellement ma flèche du temps. Pour esquiver aussi l’angoisse de me perdre, par une géolocalisation à intervalles réguliers…

Bruxelles 22/06/2016

Illustration : Julie Faulques, 2016 – Le Petit Poucet (conte de Charles Perrault, 1697)

Andare a Namur

Andare a Namur
Vuol dire scoprire facce nuove
E magari scassare qualche BMW

Quando uno ha sete
Cominciano poi le cose serie
Si vede una casa appartata
C’è proprio scritto « Café-Restaurant »
Allora si parcheggia la macchina
E forza si entra con vigore

Ahimé che sorpresa
A sinistra due poltrone
E un divano messi lì chissà perché

E in fondo a destra un bancone
Senza bottiglie né bicchieri
Ma dov’è il cameriere
 ?

In un attimo scompare il dubbio
Sopraggiunge una signora
Forse del ritrovo la padrona
…Finisce proprio di abbottonarsi
La camicetta a colori

Allora senza perdere il controllo
Si chiede a lei sommessamente
Tra il serio e lo scherzo
 Ma questo sarebbe un caffè ?

Risponde lei con un sorrisetto
Appena velato di stupore
 Direi proprio di no… veramente.

Bruxelles 11/12/1985

Illustration : Pensionnaire de la maison close « Aux Belles Poules », années 1920 (Paris, France)

La tendresse n’est pas de mise dans les nécropoles

La tendresse n’est pas de mise dans les nécropoles. A l’intérieur des tombeaux, l’émotion. Plongeur ! Délice des flots. Parfum des fleurs. Magie des couleurs. Cette humanité en suspens. Enivrée de sa quotidianité, entourée de ses armes, de ses tuniques, de ses onguents. Et de l’indicible sentiment de l’éternel présent. La joie de vivre émanant des parois de l’intérieur des tombeaux provient de ce que l’émotion a surmonté l’épouvante de la vermine, de la décomposition. Le sourire narquois des Etrusques renvoie à la vérité de la connaissance, à l’accomplissement de la destinée, au bien-être physique ressenti comme part essentielle du bonheur. La prophétie de Tagès avait fixé à mille ans leur destinée.

Bruxelles 17/04/1996

Illustration : Art étrusque, dernier quart du 6e siècle av. notre ère – Tombe de la Chasse et de la Pêche, scène du plongeur (nécropole de Monterozzi, Tarquinia, Italie)

Les deux histoires

Dans notre vie il y a au moins deux histoires qui s’entrelacent.

Notre histoire qu’on pourrait appeler positive ou « réalisée » ou « figée » ou « actuelle » : c’est celle dans laquelle nous sommes engoncés. Et puis une deuxième histoire plus ou moins déconnectée de la première qui nous hante à des degrés divers.

La première témoigne de notre vie officielle, atteste les diplômes obtenus, les réussites certifiées, les échecs patentés. Cette histoire se distingue par des paramètres, des principes, des gardes-fous, des périmètres étalonnés, précis, claironnés.

La deuxième histoire, par contre, ne dispose d’aucune certitude, fonctionne suivant des principes aléatoires, ressemble à des miroirs déformants (repères fuyants). Dans cette seconde histoire, nos rêves, nos frustrations, mais également nos projections, notre capacité à « créer » le monde règnent sans partage.

Cette « dualité » nous anime et nous permet de « rebondir » en prenant appui tantôt sur l’une tantôt sur l’autre histoire.

Dans certaine circonstances, un grand écart entre les deux histoires peut nous être fatal (échecs, grave dépression, maladie, suicide).

Bruxelles 10/03/2008

Illustration : Entrelacs

Notre armée redoutable et fragile

Notre armée redoutable et fragile
Etait en marche
Pour la gloire de l’empereur de Chine
Tous en rang
Ensevelis dans la terre
Nous avons continué notre route
Pendant les millénaires
Toujours prêts au combat
Nos sourires et
Nos corps d’argile obstinés
Dans la nuit solide immobile.

Bruxelles 11/05/1998

Illustration : L’armée de terre cuite de Qin Shi Huangdi (premier empereur de Chine), v. 210-209 av. notre ère

Encyclopédie « Tout l’Univers »

1
Classe de dernière année d’école primaire. L’instituteur (qui fait aussi fonction de directeur de l’établissement) demande à tous les élèves de former une file. Ensuite, il prend un grand livre, l’ouvre et le dépose ainsi ouvert contre le tableau, sur la rainure destinée aux craies. Il fait signe et la procession commence. Sur les pages déployées, on peut voir la représentation d’effroyables monstres préhistoriques. Comme les autres élèves, je fais partie de la procession. Je m’arrête quelques instants devant les images avant de retourner à ma place. Je reste ébloui par les illustrations. Ce livre fait partie d’une encyclopédie. Je n’avais jamais vu d’encyclopédies.

2
Première année d’école secondaire. Un homme passe à la maison. C’est un représentant de commerce. Il s’attache à démontrer à mes parents tout l’intérêt qu’il y aurait à acheter, pour moi, l’encyclopédie « Tout l’Univers ». Arguments classiques : éveil de la curiosité intellectuelle, compagnon d’études…
Mes parents ne sont pas opposés à cet investissement. Mais il faut souscrire un contrat d’achat par lequel ils devront s’engager à acheter un livre tous les mois ou deux. Nous avons peu de moyens. L’investissement est trop important. Le représentant s’en va bredouille en laissant sa carte de visite. Grande est ma déception.

3
Mon père prend la décision : on achètera les livres mais sans engagement automatique et en fonction de nos ressources. Au coup par coup. Je me souviens d’un samedi après-midi où ma mère et moi avons fait le tour de plusieurs librairies. Le volume un était épuisé. Chez moi, la collection « Tout l’Univers » a démarré par le volume deux. Avec un certain agacement de mon père qui aurait voulu tout de même « commencer par le commencement ».

4
Mais l’ordre des volumes n’était pas trop important. L’encyclopédie était constituée d’articles pour l’essentiel indépendants. C’est ainsi qu’au fil du temps l’encyclopédie « Tout l’Univers » est venue s’installer à la maison. Avec des planches et des clous, mon père a réalisé une bibliothèque.

5
L’encyclopédie « Tout l’Univers » m’a toujours fasciné. D’abord pour les illustrations qui étaient remarquables et bien agencées : des dessins vivants, coloriés, suggestifs. Ensuite, lors de la lecture, pour la qualité du contenu.

6
Mes parents qui ne maîtrisaient pas convenablement la langue française ne pouvaient pas m’aider vis-à-vis de celle-ci pendant ma scolarité. Je lisais donc l’encyclopédie. Ce qui me plaisait et m’interpellait tout particulièrement dans « Tout l’Univers » c’était chaque fois le chapeau introduisant les articles. Introduction à caractère littéraire, même lorsqu’il s’agissait de parler de sujets techniques ou scientifiques. Je trouvais ça réellement merveilleux.

7
C’est en étudiant, décortiquant, paraphrasant ces textes liminaires que j’acquis progressivement une certaine compétence en composition française. Je voulais comprendre, à travers les multiples exemples fournis, comment faire démarrer un texte, prolonger un raisonnement, réaliser un corps de texte qui tienne la route, mettre une chute en relief.
Si je suis parvenu, par la suite, à écrire des textes littéraires (poésie, prose), plus qu’à mes professeurs de français, j’en suis redevable, au moins initialement, à l’encyclopédie « Tout l’Univers ».

Rumes 8/11/2009

Illustration : Encyclopédie « Tout l’Univers » (série rouge)

« Afrique je te tiens ! »

« Afrique je te tiens ! »
S’était écrié César
Surprenant et les augures
Et ses soldats
(Après être tombé sur la plage
Il s’était relevé avec
Dans sa main
Une poignée de sable)

Où pourrais-je donc trouver ma plage
Pour renverser le destin
Par la suggestion d’une phrase ?
(Les mots ont parfois plus de poids
Que les décisions brutales
Des assemblées de l’Olympe).

Bruxelles 18/03/1998

Illustration : Buste en marbre de Jules César (Musée archéologique national de Naples, Italie)
L’épisode mettant en scène César est tiré de Suétone (« Vie des douze Césars », Jules César, 59)

Nihil novi sub sole

Curieuse coïncidence. Lorsqu’on visualise, dans un document Word, les caractères cachés, l’on constate qu’entre chaque mot vient s’insérer un point à mi-hauteur des lettres (il s’agit de la visualisation codée de l’espace, en fait).

Exactement comme faisaient les Etrusques, il y a de cela quelques milliers d’années, pour séparer chaque mot.
Mais les points des Etrusques n’étaient pas virtuels et composés de pixels sur un écran mais bien gravés, par exemple sur des blocs de tuf.

Les supports et les siècles passent, les langues se succèdent, les analogies restent. Rien de nouveau sous le soleil.

Dans une photo datant de 1955 et intitulée « L’arrivée », le photographe Roger Anthoine (lequel a illustré par de magnifiques images la venue en Belgique des travailleurs italiens de l’Après-guerre) cadre une valise en carton posée sur le quai d’une gare. La valise est entourée d’une ficelle. Sur la valise est écrit en lettres majuscules le nom du propriétaire : MASTROCOLA.ROCCO.DI.VINCENZO.

Avec un point entre chaque mot. Exactement comme dans les adresses électroniques actuelles.

Rumes 3/03/2008

Illustration : Roger Anthoine, 1955 – « L’arrivée »