A dix heures, ce matin, exercice d’alerte incendie au bureau. Sonnerie. On ferme les portes. Tout le monde se dirige vers les escaliers. Commentaires amusés, plaisanteries.
Seul un collègue ne présente pas un sourire de bon aloi. A deux heures, cette nuit, on a bouté le feu à la charpente de sa maison en construction. Coïncidence ? Impatience du feu ?
Bruxelles 27/11/2007 Illustration : Jacqueline Maertens, 2009 – Pendant une démonstration d’extinction d’incendie par les pompiers à Lessines (Belgique)
Si vous voulez connaître Parfaitement ma peau Me dit-elle vous pouvez Rester le temps qu’il faut Et de plus je vous en prie Utilisez la loupe
J’étais vraiment intéressé Par les charmes de la belle Et pour les dévoiler J’étais prêt à passer Diverses nuits sans sommeil
Malheureusement ce n’était Qu’un revêtement d’électrons Et je n’ai appris Que le nombre de pixels Composant sa superficie Corporelle. Allons. Undo. Cancel.
Les arbres balançaient leur houppe Semblaient danser mais d’une manière Parfaitement retenue comme il convient A des êtres à peine flexibles
C’est le vent qui donnait Cette illusion de farandole Les arbres semblaient si excités Et en même temps comme essoufflés Par leur prestation enracinée immobile.
Ma première rencontre avec le poète Théophile de Viau s’est déroulée lors d’un concours de diction, alors que j’étais jeune adolescent. Le texte était imposé à ma classe d’âge. Nous étions peu nombreux à participer. Il s’agissait d’une ode, « Le matin ».
J’aimais ces vers pour l’agencement des mots et leur sonorité suggestive, pour les noms propres et de lieu (tels Cloris, Philis, le Mont Hymette) qu’on y trouvait disséminés ici et là, et qui m’impressionnaient un peu, mais surtout pour la symbolique propagée par le matin, la description et mise en scène du démarrage quotidien, pour l’énergie qui s’en dégageait.
Ce texte, par la suite, je l’ai retrouvé dans nombre d’anthologies du 17e siècle. Cependant, Théophile figurait au programme scolaire comme auteur marginal, comme « petit maître ». Quelques années plus tard, je l’ai vraiment étudié.
J’appris qu’il était épicurien, libre-penseur, qu’il faillit mourir brûlé vif sur le bûcher (il s’enfuit et fut néanmoins brûlé en effigie, on ne plaisantait pas à cette époque), qu’il fut finalement emprisonné et qu’il mourut prématurément (à l’âge de trente-six ans).
J’appris qu’il fut le poète le plus lu du 17e siècle français avant d’être oublié (on pourrait dire évacué par le classicisme le plus rigoureux et dogmatique).
Ce qui me plaisait et continue de me fasciner chez Théophile, c’est son aisance dans l’écriture, le charme de son vocabulaire, son élaboration de la matière poétique (mots, images, sons, rythme), l’extrême sensibilité qui se dégage de ses textes.
Théophile, qui a refusé d’adhérer aux nouvelles contraintes classiques prônées à son époque, parvient, par son cheminement, à des résultats stupéfiants en termes d’images, d’effets, d’authenticité. Il a conscience d’être un écrivain moderne qui ne doit pas paraphraser les Anciens : il peut certes recevoir de ceux-ci des suggestions mais il doit rester par-dessus tout lui-même.
Par ailleurs, tout en étant un poète baroque (par certains aspects de sa technique d’écriture) Théophile ne persévère pas vers l’emphase et l’abstraction. Ses textes révèlent une élégance et une ambition qui surprennent par la douceur et la sincérité des sentiments. Une mélancolie gracieuse aussi.
C’est précisément ce paradoxe qui m’émerveille : sans avoir été un chef d’école (à la Malherbe) Théophile parvint à se hisser au rang de « premier prince des poètes » suivant le jugement de ses contemporains.
Au plan philosophique, Théophile, qui n’est attaché à aucun système, évoque dans ses vers la tolérance et la prise en considération de ce qui pourrait paraître infime ou inutile (tout peut servir, en fin de compte, dit-il), ainsi :
« Les déserts les plus inutiles Donnent de grands titres aux rois, Et les arbres les moins fertiles Nous donnent de l’ombre et du bois. »
Rumes 9/12/2007
Illustration : Giuseppe Pellizza da Volpedo, 1904 – Le soleil levant
Terrassés depuis longtemps Déjà et intimement Soumis de surcroît Les nuages avancent Au rythme lent de leur destin Et s’accommodent de leur Sort devenu commun
Malgré qu’ils soient Parés tantôt de couleurs Mornes ou drapés parfois De rigoureux éclats Ils n’en savent rien Sans égards on les mène
Sous eux les parcelles De terre les forêts Les montagnes altières Les toits pointus Les sinueuses rivières Défilent et des stormes D’oiseaux s’en viennent A leur rencontre bruyamment
Mais les nuages ne connaissent pas L’étendue de leur prison Ils la portent en eux Au rythme aigre-doux du voyage Depuis qu’un jour atroce On leur a crevé les yeux.
Gent 2/08/1988
Illustration : Maurits Cornelis Escher, 1938 – Jour et nuit
Non domandateci perché Dobbiamo chi sa per Quanti anni interi Rimanere così in Fila sugli scaffali Interminabili e lenti Chiedetelo piuttosto Al maestro Andy O alle scatolette Cugine nostre Campbell’s Forse ne sanno di più Loro che sono irridenti O porgete le domande Alle insipide Marilyn Innumerevoli e sorridenti.
Venezia 26/03/1989
Illustration : Andy Warhol, 1962 – Bouteilles de Coca-Cola vertes
Invité (ce 25 novembre) à présenter, à la foire commerciale de Mons, au stand italien, mon livre « Histoire des Italiens en Belgique — de César à Paola », j’arrivai, avec JM, en retard au rendez-vous. Je m’étais embrouillé à la sortie de l’autoroute. Il fallut venir nous chercher et nous indiquer la route, perdus comme nous l’étions dans l’enchevêtrement des rues de Mons-Borinage. En raison du retard, le programme de la soirée avait été un peu bouleversé. Après mon intervention, on devait projeter le film « Déjà s’envole la fleur maigre » de Paul Meyer, tourné en 1959. On inversa l’ordre des choses. En arrivant, JM et moi fûmes invités à nous asseoir et à regarder le film qui avait commencé. « Déjà s’envole la fleur maigre » est un film mi-fiction mi-documentaire sur l’immigration des Italiens venus travailler dans les charbonnages de Mons-Borinage dans les années 1950. Pendant la projection, je remarquai qu’un groupe de personnes d’un âge tournant autour de la soixantaine chahutait derrière nous. Cela devenait même incommodant. Mais en faisant attention à ce qu’ils se disaient, je notai qu’ils émettaient des remarques sur le film. « — Ah ! Cet endroit c’était le Vatican… » disait l’un. « — Ah ! Tu reconnais… » répondait l’autre. Lors de la scène où l’on voit des enfants descendre un terril en se laissant glisser assis sur des moules à tarte j’entends : « — Oh ! C’est Giovanni ! Dommage qu’il ne soit pas là !… » « — Il est parti boire un verre… » Je compris alors que c’étaient eux les enfants du film de 1959. Un regard devant, un regard derrière : en pivotant ma tête je jouais à saute-mouton avec le temps.
Bruxelles 8/12/2005
Illustration : Paul Meyer, 1959 – « Déjà s’envole la fleur maigre » (photogramme tiré du film)
A quoi sert de courir Avait dit le lièvre Si la tortue arrive Toujours en premier Zénon avait raison J’étais parti à point Pourtant n’en déplaise A monsieur de la Fontaine Je vais me retirer Sur le mont Kemmel J’y ferai du slalom Entre les fougères Pour me distraire.
Rumes 24/01/2020 Illustration : Milo Winter, 1919 – Le lièvre et la tortue