Les mannequins assis en rang Esquissaient un sourire malhabile Et restaient attentifs néanmoins Comme à un briefing
Revêtus de manière identique Ils attendaient que soit fixé Leur sort définitif Collision frontale ou latérale Eventration banale Ou décapitation rapide Déchirement des membres Broiement de la cage thoracique Ou encore épreuve unique des flammes
A deux pas des caméras-moteurs Ils étaient prêts à ressentir Leur destin tout à fait expérimental Digne des meilleurs téléfilms.
Mes parents, pour venir s’installer en France et disposer d’un peu d’argent, avaient vendu, en Sicile, les quelques biens (modestes) dont ils étaient propriétaires.
Mon père avait répondu à un appel de main-d’œuvre du gouvernement français. Il avait été engagé pour travailler dans le bâtiment (le patron de l’entreprise avait un nom polonais). Il est parti en premier, sans doute aussi pour s’assurer qu’il pourrait faire suivre sa famille dans les meilleures conditions.
Je me souviens parfaitement de mon arrivée en France. J’allais avoir cinq ans. La gare de Lille. Le tram qui nous conduisait à Tourcoing, ville où nous aurions habité désormais.
Encore maintenant, il m’est difficile d’imaginer qu’à cette époque je ne parlais pas français. Il en était pourtant ainsi. J’ai appris la langue française à l’école, au sens littéral du terme.
Mon premier livre de référence en français (et le seul pendant un certain temps) fut un dictionnaire Larousse datant de 1905 que mon père avait reçu (sans doute d’un voisin qui avait vidé son grenier).
Ce livre a été, pour moi, important. Il a été un fidèle compagnon dans l’apprentissage de la langue et dans la connaissance du monde (certes, quelque peu en différé) — la télévision n’était pas encore arrivée dans notre foyer.
Les définitions relatives à la mythologie et à l’histoire (en particulier les notices biographiques et celles consacrées aux pays) m’intéressaient vivement. Ces textes étaient parfois accompagnés d’images dessinées (il n’y avait pas de photos dans ce dictionnaire).
L’ouvrage utilisait un vocabulaire qui n’est plus guère en usage de nos jours. Ainsi définissait-on Rome : « Ville qui fut longtemps la maîtresse du monde ».
Je ne crois pas que l’histoire se répète mais elle « fonctionne » certainement en spirale (d’où cette impression que parfois l’histoire bégaye).
Quand on relit le dictionnaire Larousse de 1905, on s’aperçoit qu’aujourd’hui — un siècle plus tard donc — de nombreuses entités se sont réappropriées leurs anciennes formes, par-delà le grand tourbillon du 20e siècle.
Que ce soit des noms de pays (Russie, Serbie, Monténégro, Congo), des noms de villes (Saint-Pétersbourg, Nijni Novgorod, Iekaterinbourg, Chemnitz), des drapeaux (celui de l’Espagne avec le rétablissement des armoiries royales, celui de la Russie avec les mêmes couleurs que celles du temps des Tsars).
Les articles consacrés aux pays du monde, le dictionnaire Larousse ne les illustrait pas par une œuvre d’art, un monument, une figure folklorique ou historique ou encore un paysage naturel. Non. Chaque pays était représenté par l’image d’un soldat.
On était en 1905. C’était la contribution française à la préparation de la Première Guerre Mondiale, autrement appelée la « Grande Guerre » (soi-disant la « Der des Der »).
Mon frère et moi jetions un coup de pied dans un caillou chacun notre tour pour arriver jusqu’au conservatoire. A l’époque les péplums étaient à l’ordre du jour. En attendant l’arrivée du prof de violon et pour épater une petite jeune fille qui suivait le même cours on se prenait pour Hercule et Maciste. Le pupitre nous servait d’haltère. Il était quand même assez lourd.
Rumes 1/04/2011
Illustration : Camille Bombois, v. 1930 – Athlète forain
Finita la guerra Egli poteva dedicarsi interamente Al suo diletto passatempo Insieme ai nipotini Si reca in una stanza In cui riproduce Vasti campi di battaglia Con soldatini certo di metallo Ma schierati E pronti al suo comando
E questa volta vince la guerra.
Bruxelles 5/08/1998
Illustration : Constant Le Breton, 1938 – L’enfant aux soldats de plomb
La galerie est magnifique Ah ! Ce tableau est de Gérôme ! Couleurs lumineuses, dessin parfait Il représente Diogène ? Celui qui désobéissait aux convenances Vivait dans un tonneau Et osait même apostropher le grand Alexandre ? On s’y croirait ! C’est beau ! C’est grandiose ! Merci aux sponsors d’avoir permis cette exposition
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Vautré par terre dans un couloir de métro Comment peut-il vivre ainsi celui-ci Dans un parfait dénouement Qui plus est Devant des affiches publicitaires lumineuses ! Quelle honte ! Quel mépris ! Faudrait-il s’extasier devant pareil spectacle ? Le service de sécurité déloge l’intrus ? Tant mieux ! D’ailleurs il ne s’appelle pas Diogène Je ne vois point de tonneau et encore moins de lanterne Et Alexandre est mort depuis belle lurette !
J’allais disséminant les flammèches Dans la plaine à découvert Puisant dans ma gibecière Entre les sillons de la terre Surgissaient des piécettes brisées Je ne regardais pas en arrière.
Bruxelles 1/09/1994
Illustration : Arcangelo Petrantò, 2023 – « J’allais disséminant » Image générée par IA (intelligence artificielle)
A quelques mètres de distance de moi, elle tenait entre les mains un gros ouvrage qui tout de suite m’intrigua. Je pouvais distinguer, presque à chaque page, des figures stylisées, des courbes variées, des amorces de représentations.
Oui, cela ressemblait à un livre à caractère à la fois artistique et scientifique : j’aurais juré un « Traité sur les œufs » ! Œufs de poules, de serpents, de condors, de tortues, d’autruches, de dinosaures…
La jeune fille feuilletait ce livre d’une manière presque inattentive. C’était une étudiante et son livre un traité de mathématiques. Des courbes, des paraboles…
C’était une jeune fille blonde aux cheveux longs et lisses. Je n’ai jamais été brillant en mathématiques. Elle avait de beaux cheveux lisses.
Rumes 9/10/2008
Illustration : Edward Hopper, 1938 – Compartiment C
Ho sorretto il mondo Per tanti e più Millenni senza provare Nessunissimo affetto anzi Senza nemmeno guardare Al di sopra delle spalle Mi bastava il peso Degli orbi possenti Delle rocce più dense Ammassate dal caos
Ma adesso però Con i giganti miei fratelli Vogliamo vivere allo scoperto Nelle valli terrestri In mezzo alle foreste O a piacimento Tra le pianure Presso i fiumi Nel grembo chiaro Delle urbi Scalare le vetti Toccare le nuvole Ma lo vorranno lassù gli dei ?
Taintignies 3/05/1989
Illustration : Giulio Romano (Jules Romain), entre 1532 et 1535 – Salle des Géants (Palais du Té, Mantoue, Italie) (détail)