Les mannequins assis en rang

Les mannequins assis en rang
Esquissaient un sourire malhabile
Et restaient attentifs néanmoins
Comme à un briefing

Revêtus de manière identique
Ils attendaient que soit fixé
Leur sort définitif
Collision frontale ou latérale
Eventration banale
Ou décapitation rapide
Déchirement des membres
Broiement de la cage thoracique
Ou encore épreuve unique des flammes

A deux pas des caméras-moteurs
Ils étaient prêts à ressentir
Leur destin tout à fait expérimental
Digne des meilleurs téléfilms.

Tournai 8/03/1988

Illustration : Mannequins de crash-tests

Dictionnaire Larousse 1905

Mes parents, pour venir s’installer en France et disposer d’un peu d’argent, avaient vendu, en Sicile, les quelques biens (modestes) dont ils étaient propriétaires.

Mon père avait répondu à un appel de main-d’œuvre du gouvernement français. Il avait été engagé pour travailler dans le bâtiment (le patron de l’entreprise avait un nom polonais). Il est parti en premier, sans doute aussi pour s’assurer qu’il pourrait faire suivre sa famille dans les meilleures conditions.

Je me souviens parfaitement de mon arrivée en France. J’allais avoir cinq ans. La gare de Lille. Le tram qui nous conduisait à Tourcoing, ville où nous aurions habité désormais.

Encore maintenant, il m’est difficile d’imaginer qu’à cette époque je ne parlais pas français. Il en était pourtant ainsi. J’ai appris la langue française à l’école, au sens littéral du terme.

Mon premier livre de référence en français (et le seul pendant un certain temps) fut un dictionnaire Larousse datant de 1905 que mon père avait reçu (sans doute d’un voisin qui avait vidé son grenier).

Ce livre a été, pour moi, important. Il a été un fidèle compagnon dans l’apprentissage de la langue et dans la connaissance du monde (certes, quelque peu en différé) — la télévision n’était pas encore arrivée dans notre foyer.

Les définitions relatives à la mythologie et à l’histoire (en particulier les notices biographiques et celles consacrées aux pays) m’intéressaient vivement.
Ces textes étaient parfois accompagnés d’images dessinées (il n’y avait pas de photos dans ce dictionnaire).

L’ouvrage utilisait un vocabulaire qui n’est plus guère en usage de nos jours. Ainsi définissait-on Rome : « Ville qui fut longtemps la maîtresse du monde ».

Je ne crois pas que l’histoire se répète mais elle « fonctionne » certainement en spirale (d’où cette impression que parfois l’histoire bégaye).

Quand on relit le dictionnaire Larousse de 1905, on s’aperçoit qu’aujourd’hui — un siècle plus tard donc — de nombreuses entités se sont réappropriées leurs anciennes formes, par-delà le grand tourbillon du 20e siècle.

Que ce soit des noms de pays (Russie, Serbie, Monténégro, Congo), des noms de villes (Saint-Pétersbourg, Nijni Novgorod, Iekaterinbourg, Chemnitz), des drapeaux (celui de l’Espagne avec le rétablissement des armoiries royales, celui de la Russie avec les mêmes couleurs que celles du temps des Tsars).

Les articles consacrés aux pays du monde, le dictionnaire Larousse ne les illustrait pas par une œuvre d’art, un monument, une figure folklorique ou historique ou encore un paysage naturel. Non. Chaque pays était représenté par l’image d’un soldat.

On était en 1905. C’était la contribution française à la préparation de la Première Guerre Mondiale, autrement appelée la « Grande Guerre » (soi-disant la « Der des Der »).

Bruxelles 10/01/2008

Illustration : Dictionnaire Larousse, 1905

Enfance musicale

Mon frère et moi jetions un coup de pied dans un caillou chacun notre tour pour arriver jusqu’au conservatoire.
A l’époque les péplums étaient à l’ordre du jour.
En attendant l’arrivée du prof de violon et pour épater une petite jeune fille qui suivait le même cours on se prenait pour Hercule et Maciste.
Le pupitre nous servait d’haltère.
Il était quand même assez lourd.

Rumes 1/04/2011

Illustration : Camille Bombois, v. 1930 – Athlète forain

Togliendosi l’elmetto

Togliendosi l’elmetto
Il generale apparve quieto

Finita la guerra
Egli poteva dedicarsi interamente
Al suo diletto passatempo
Insieme ai nipotini
Si reca in una stanza
In cui riproduce
Vasti campi di battaglia
Con soldatini certo di metallo
Ma schierati
E pronti al suo comando

E questa volta vince la guerra.

Bruxelles 5/08/1998

Illustration : Constant Le Breton, 1938 – L’enfant aux soldats de plomb

La galerie est magnifique

1

La galerie est magnifique
Ah ! Ce tableau est de Gérôme !
Couleurs lumineuses, dessin parfait
Il représente Diogène ?
Celui qui désobéissait aux convenances
Vivait dans un tonneau
Et osait même apostropher le grand Alexandre ?
On s’y croirait ! C’est beau ! C’est grandiose !
Merci aux sponsors d’avoir permis cette exposition

2

Vautré par terre dans un couloir de métro
Comment peut-il vivre ainsi celui-ci
Dans un parfait dénouement
Qui plus est
Devant des affiches publicitaires lumineuses !
Quelle honte ! Quel mépris !
Faudrait-il s’extasier devant pareil spectacle ?
Le service de sécurité déloge l’intrus ? Tant mieux !
D’ailleurs il ne s’appelle pas Diogène
Je ne vois point de tonneau et encore moins de lanterne
Et Alexandre est mort depuis belle lurette !

Tournai 19/01/2011

Illustration : Jean-Léon Gérôme, 1860 – Diogène

J’allais disséminant les flammèches

J’allais disséminant les flammèches
Dans la plaine à découvert

Puisant dans ma gibecière
Entre les sillons de la terre
Surgissaient des piécettes brisées
Je ne regardais pas en arrière.

Bruxelles 1/09/1994

Illustration : Arcangelo Petrantò, 2023 – « J’allais disséminant »
Image générée par IA (intelligence artificielle)

Jeune fille au livre

A quelques mètres de distance de moi, elle tenait entre les mains un gros ouvrage qui tout de suite m’intrigua.
Je pouvais distinguer, presque à chaque page, des figures stylisées, des courbes variées, des amorces de représentations.

Oui, cela ressemblait à un livre à caractère à la fois artistique et scientifique : j’aurais juré un « Traité sur les œufs » !
Œufs de poules, de serpents, de condors, de tortues, d’autruches, de dinosaures…
 
La jeune fille feuilletait ce livre d’une manière presque inattentive.
C’était une étudiante et son livre un traité de mathématiques. Des courbes, des paraboles…
 
C’était une jeune fille blonde aux cheveux longs et lisses.
Je n’ai jamais été brillant en mathématiques.
Elle avait de beaux cheveux lisses.

Rumes 9/10/2008
 
Illustration : Edward Hopper, 1938 – Compartiment C

Ho sorretto il mondo

Ho sorretto il mondo
Per tanti e più
Millenni senza provare
Nessunissimo affetto anzi
Senza nemmeno guardare
Al di sopra delle spalle
Mi bastava il peso
Degli orbi possenti
Delle rocce più dense
Ammassate dal caos

 
Ma adesso però
Con i giganti miei fratelli
Vogliamo vivere allo scoperto
Nelle valli terrestri
In mezzo alle foreste
O a piacimento
Tra le pianure
Presso i fiumi
Nel grembo chiaro
Delle urbi
Scalare le vetti
Toccare le nuvole
Ma lo vorranno lassù gli dei ?

Taintignies 3/05/1989

Illustration : Giulio Romano (Jules Romain), entre 1532 et 1535 – Salle des Géants
(Palais du Té, Mantoue, Italie) (détail)