C’était le triomphe de l’œil magique

L’imposant meuble-radio Schneider Bolero 57, surmonté d’une platine tourne-disques, trônait dans l’appartement. Le soir, de la grande baie vitrée parvenait le reflet atténué de l’éclairage public et de la clarté lunaire.

Dans cette pénombre bénéfique, j’allumais le poste de radio. Installé dans un fauteuil, je parcourais doucement, avec le sélecteur, le cadran sur lequel figuraient le nom d’une soixantaine de stations. Voici Paris, London, Moskva, Praha, Monte Ceneri, Lisboa, Roma

Alors, j’explorais le monde par l’oreille. Ondes courtes accompagnées parfois de sons étranges, de mélodies irréelles, de rebonds mystérieux, de chevauchement de voix insaisissables…

C’était le triomphe de l’œil magique, voyant qui indiquait la qualité de réception. Œil vert fascinant, d’une intensité merveilleuse.

L’arrivée, plus tard, de la télévision et du transistor ne chassa pas la radio de la maison. Suivant l’esprit du temps — la Russie soviétique et l’Amérique de la libre entreprise ayant proclamé la cohabitation atomique — la télé et la radio coexisteront pacifiquement et durablement dans l’appartement.

Tournai 9/02/2016

Illustration : Meuble-radio Schneider Bolero 57

Le prof de gym et la prof de musique

Cette année-là, le prof de gym ressemblait à une sorte d’Hercule en training (survêtement comme on disait alors, incontournablement bleu marine). Une masse impressionnante de muscles et doté d’une voix de stentor. Par ailleurs, champion du Nord (de la France) au lancement du poids ou peut-être du disque.

Ce prof rudoyait ses élèves et se comportait parfois en véritable brute : de toutes ses forces déployées, il envoyait régulièrement un ballon, par surprise, sur la tête, la nuque, le dos des élèves distraits situés à l’autre bout de la cour. Sans doute considérait-il cela comme une forme d’entraînement pour le championnat. Le malheureux qui recevait ce bolide se retrouvait sonné pour un bon moment. Cela m’est arrivé une ou deux fois.

Ce monsieur Hulk recyclé dans l’enseignement témoignait beaucoup d’attention envers la prof de musique de l’établissement.

Cette prof de musique était petite et particulièrement frêle. A côté de l’ogre du lycée, elle paraissait presque insignifiante. Lorsqu’il arrivait à cette prof de traverser la cour, elle venait parler longuement au colosse. Interminables discussions pendant que les élèves continuaient quelque partie de hand-ball.

La prof semblait vraiment intéressée par l’imposante carcasse de son collègue. Elle restait devant lui comme subjuguée, ébahie.

Le prof de gym avait une manie : il ne pouvait s’empêcher de sautiller (à la manière des boxeurs) tout en jouant avec l’élastique de son pantalon de training. Il élargissait ainsi son pantalon littéralement au nez de son interlocutrice.

Les élèves assistaient, amusés, à ce petit manège en observant les yeux de la prof de musique en train de plonger par-delà l’élastique.

Tournai 25/06/2008

Illustration : Lanceur de poids

J’avais invoqué Saint Antoine

J’avais invoqué Saint Antoine
Vénus et même le Vautour
Mais aucun n’a répondu
Saint Antoine est resté de bois
Sur son piédestal de stuc
Vénus n’est pas sortie de son bain
Et le Vautour a continué
De tournoyer au loin
Complètement aveugle et sourd.

Lanslebourg 1/09/2009

Illustration : Jean-Baptiste Camille Corot, entre 1873 et 1874 – Vénus au bain

Quiétude

Autour de moi, les gens semblent parfaitement tranquilles, calmes, parlent doucement.

A l’extérieur, les paysages m’apparaissent comme lisses, sans accrocs : collines boisées circonscrites, sillons qui ondulent, prairies.

Je laisse les couleurs tamisées m’envahir.

Les maisons disséminées forment, discrètes, les balises de ma géographie.

Bruxelles 3/07/2008

Illustration : Paysage

Ce long détournement de la vie

1
Ce long détournement de la vie
Que n’a cessé d’impulser le passé

2
Comme si d’irréversibles décisions primordiales
Poursuivaient avec ténacité
Un défi parfaitement ordonné

3

Renoncer à l’innocence
Et fuir — toujours l’exil
Hors des enceintes dévolues
Rarissimes

4

Et puis finir par dissoudre le sophisme cruel ?

Taintignies 28/08/1987

Illustration : Edvard Munch, 1895 – Clair de Lune

Les textes poétiques qui parsèment ma vie

Les textes poétiques qui parsèment ma vie (mes bouts de papier) ressemblent aux petits cailloux semés par le Petit Poucet… Comme si j’avais été animé, depuis l’adolescence, par le besoin de marquer ponctuellement ma flèche du temps. Pour esquiver aussi l’angoisse de me perdre, par une géolocalisation à intervalles réguliers…

Bruxelles 22/06/2016

Illustration : Julie Faulques, 2016 – Le Petit Poucet (conte de Charles Perrault, 1697)

Andare a Namur

Andare a Namur
Vuol dire scoprire facce nuove
E magari scassare qualche BMW

Quando uno ha sete
Cominciano poi le cose serie
Si vede una casa appartata
C’è proprio scritto « Café-Restaurant »
Allora si parcheggia la macchina
E forza si entra con vigore

Ahimé che sorpresa
A sinistra due poltrone
E un divano messi lì chissà perché

E in fondo a destra un bancone
Senza bottiglie né bicchieri
Ma dov’è il cameriere
 ?

In un attimo scompare il dubbio
Sopraggiunge una signora
Forse del ritrovo la padrona
…Finisce proprio di abbottonarsi
La camicetta a colori

Allora senza perdere il controllo
Si chiede a lei sommessamente
Tra il serio e lo scherzo
 Ma questo sarebbe un caffè ?

Risponde lei con un sorrisetto
Appena velato di stupore
 Direi proprio di no… veramente.

Bruxelles 11/12/1985

Illustration : Pensionnaire de la maison close « Aux Belles Poules », années 1920 (Paris, France)