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  • Sur un quai de la gare de Milan

    Un jour, alors que je trainais dans une bouquinerie, un livre de poche me tombe sous la main. Il était consacré au « Marché commun », précurseur de l’actuelle Union européenne. Des planches photographiques hors-textes en noir et blanc venaient agrémenter, à intervalles réguliers, le contenu du livre.

    C’est dans une des photos venant illustrer les thèmes sociaux, que j’ai cru me reconnaître. Debout sur un quai de la gare de Milan. Un air vaguement préoccupé, les mains sur les hanches, pull en V, culottes courtes. Années ’60.

    Je semble surveiller un bagage. Près de moi un groupe d’émigrants. Des hommes, des femmes, quelques enfants. A leurs cotés, un petit amoncellement de valises en cartons.

    En arrière-fond de cette scène, on distingue un panneau publicitaire. Réclame célébrant les fameux chocolats Baci Perugina. Comme en écho de la vie réelle, on remarque dans ce message l’image d’une valise en carton ficelée — pareille à celles disposées sur le quai.

    Tournai 29/02/2016

    Illustration : Migrants sur un quai de la gare de Milan (Italie), années ‘60

  • Continuum

    Il n’y a pas d’un côté le blanc et d’un autre côté le noir : il y a un continuum.

    Il n’y pas d’un côté le pire et de l’autre côté le meilleur : il y a des degrés, qui peuvent être franchis objectivement (et subjectivement) dans un sens ou dans l’autre.


    Tout le reste n’est qu’idéologie, propagande, leurre.

    Rumes 28/08/2009

    Illustration : Nuancier noir-blanc-blanc-noir

  • Oltre i numeri

    Una volta chiusi i fascicoli
    Non resta che la sorte
    Avviluppata nelle statistiche
    Ma oltre i numeri ci sono i visi
    Vale a dire il proprio slancio
    Le sensazioni il feeling.

    Tournai 12/12/1996

    Illustration : Chiffres

  • Derrière la maison

    Chlorophylle
    La pelouse enserre
    Dans le périmètre rectangle
    Le paroxysme de ses milliers d’extensions

    Trèfle bizarre
    Un séchoir se ramifie
    Contre le ciel
    En une géométrie losange

    Elle a fini là sa course
    Une balle d’enfant
    Egrène des rêves étoilés

    Zoom
    Des fourmis familières
    S’affairent près des dalles carrées.

    Antoing 22/10/1979

    Illustration : Pelouse

  • Péplums

    Tous les dimanches après-midi nous allions en famille au cinéma dans la ville frontalière de Mouscron, précisément dans le quartier du Mont-à-Leux. Bien sûr, aucun loup ne rôdait plus dans ces lieux depuis bien longtemps.

    Le cinéma était alors une distraction éminemment populaire et les salles obscures étaient bondées. Des strapontins, en bout de rangées, permettaient néanmoins à quelques spectateurs surnuméraires de pouvoir s’asseoir (dans un relatif inconfort, mais c’était mieux que rester debout comme cela arrivait régulièrement en attendant qu’une place se libère).

    Il y avait trois cinémas au Mont-à-Leux, répartis dans un mouchoir de poche : le Capri, juste à la frontière, l’Eldorado, dans une rue transversale, et le Scala qui comportait en outre un dancing.

    Avant d’arriver à la frontière, nous courions, mon frère et moi — à peine était-elle en vue — vers une maison qui exposait à l’une de ses fenêtres une affiche du film principal programmé dans l’un de ces trois cinémas. C’était l’âge d’or des péplums italiens. Que nous appelions les « films de Romains ».

    Parfois (exceptionnellement), dans ces cinémas, on passait un film en version originale italienne (sous-titré, bien sûr, en français et sans doute aussi en flamand). Je me souviens encore de la réplique d’un serviteur (dans un film qui n’était pas un péplum). Il venait, dans une scène, dire à ses maîtres : « Per causa della tempesta il ponticino è crollato e le carrozze restano bloccate ! ».

    Bruxelles 16/12/2015

    Illustration : Affiche du film « Hercule à la conquête de l’Atlantide » péplum franco-italien réalisé par Vittorio Cottafavi (1961)

  • René Grousset, « Le bilan de l’Histoire »

    Lorsque, pour la première fois, adolescent, j’ai lu « Le bilan de l’Histoire » de René Grousset, j’en suis resté émerveillé. Synthèse brillante, fluidité dans l’expression, écriture claire et précise.

    Il y a des livres qui apportent de l’énergie, qui dispensent un fluide vital. C’est le cas de ce livre, en ce qui me concerne. Chaque fois que je le relis, j’y trouve un bonheur diffus, une irradiante allégresse.

    Il est évident qu’à travers les objets et les œuvres d’arts qui nous plaisent, les ouvrages qui nous transportent, les personnages qui nous sont chers, transparaissent et se renforcent notre « étoffe », nos aspirations, en un mot notre être.

    Lorsque j’eus acquis une vision plus rapprochée du profil biographique de René Grousset, je compris d’autant mieux la puissance de mon attrait pour la personnalité du grand historien orientaliste.

    René Grousset avait suivi un parcours « atypique ». Il ne fut pas un universitaire, au sens académique du terme et avait été en butte à une certaine condescendance voire hostilité des historiens professionnels.

    Ils lui reprochaient, en quelques sorte, de marcher sur leurs plates-bandes alors qu’il n’était qu’un « fonctionnaire des Beaux-Arts » (il fut conservateur aux musées Cernuschi et Guimet), d’ignorer les langues orientales (il ne connaissait ni le chinois, ni le persan, ni l’arabe), de ne pas s’inscrire dans une vision « progressiste » (marxiste) de l’histoire (il défendait de profondes convictions catholiques).

    Et pourtant, les livres qu’il a écrits sont devenus des ouvrages de référence pour la connaissance des cultures asiatiques (notamment concernant l’histoire de la Chine, l’histoire des guerriers nomades, l’histoire de l’art). Il a été universellement reconnu et a été reçu à l’Académie française en 1946.

    La chute des idéologies qui prétendaient expliquer les ressorts des hommes uniquement par le déterminisme économique et social rend le parcours intellectuel et la vision humaniste de René Grousset d’autant plus actuels.

    Dans ses ouvrages, le grand historien soulignait le rôle central des mentalités, de la volonté, des passions dans les enchaînements historiques. Toute son œuvre a été bâtie à partir d’une vision intuitive et empathique des faits, reconstitués magistralement grâce à une érudition profonde, à de solides références, à une connaissance empirique des œuvres d’art.

    Sans doute, à travers mon admiration pour René Grousset avais-je trouvé un modèle idéal pour y fondre mon propre parcours irrégulier (scolaire, professionnel, littéraire).

    Lorsque, voici quelques années, j’ai visité, à plusieurs reprises, le Musée Guimet, dans les salles rénovées, à travers les sourires des bouddhas khmers, j’ai tâché de capter la présence en filigrane de l’illustre historien de l’Orient.

    Rumes 3/02/2008

    Illustration : René Grousset (1885-1952)

  • Gli angeli della mia guerra

    Gli angeli della mia guerra
    Stavano in piedi ad osservare
    E tacevano mentre balbettavo
    Sillabe poi mai ripudiate

    Nella città scurita inseguivo
    Il nemico più inafferrabile
    E tremavo ogni sera nell’apprendere
    La mia disfatta inarrestabile

    Nemmeno le statue enfatiche potevano
    Distrarmi da questa densità folgorante.

    Bruxelles 30/06/1987

    Illustration : Luce Balla (1904-1994) – Durante l’oscuramento

  • Improbable sauveur

    La Poésie qui se débat
    Dans les marécages du langage
    Attend au jour le jour
    Quelque improbable sauveur
    Mi-Tarzan
    Mi-Capitaine Fracasse…

    Mouscron 6/10/1978

    Illustration : Abraham Bosse, 1630 – Le Capitaine Fracasse (personnage de la « Commedia dell’Arte »)

  • Assis sur le bord du monde

    Assis sur le bord du monde
    Je contemple en silence
    Rouages ressorts vis et boulons
    Qui soutiennent le monde
    Tout au loin d’autres mondes
    Qui reflètent d’autres rouages
    Engrenages poulies et chaînons
    En un jeu de miroirs savants
    Illuminés tous ces mondes
    Par d’innombrables lampions

    Et tout cela (moi-même y compris
    Assis sur le bord du monde)
    Reflété par les synapses
    De mon imagination

    Pure illusion ?

    Rumes 8/09/2022

    Illustration : Vision artistique de la Terre plate

  • Autodafé

    Détruire les vieux cahiers
    Les pages imprimées
    Et tout ce qui ressemble
    A une feuille écrite

    Les rangées de livres
    Dans les bibliothèques
    Sont peut-être les barreaux
    D’une invisible prison.

    Tourcoing 11/11/1976

    Illustration : Etienne-Louis Boullée, 1786 – Second projet de Bibliothèque royale (Paris, France)