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  • Le prof de gym et la prof de musique

    Cette année-là, le prof de gym ressemblait à une sorte d’Hercule en training (survêtement comme on disait alors, incontournablement bleu marine). Une masse impressionnante de muscles et doté d’une voix de stentor. Par ailleurs, champion du Nord (de la France) au lancement du poids ou peut-être du disque.

    Ce prof rudoyait ses élèves et se comportait parfois en véritable brute : de toutes ses forces déployées, il envoyait régulièrement un ballon, par surprise, sur la tête, la nuque, le dos des élèves distraits situés à l’autre bout de la cour. Sans doute considérait-il cela comme une forme d’entraînement pour le championnat. Le malheureux qui recevait ce bolide se retrouvait sonné pour un bon moment. Cela m’est arrivé une ou deux fois.

    Ce monsieur Hulk recyclé dans l’enseignement témoignait beaucoup d’attention envers la prof de musique de l’établissement.

    Cette prof de musique était petite et particulièrement frêle. A côté de l’ogre du lycée, elle paraissait presque insignifiante. Lorsqu’il arrivait à cette prof de traverser la cour, elle venait parler longuement au colosse. Interminables discussions pendant que les élèves continuaient quelque partie de hand-ball.

    La prof semblait vraiment intéressée par l’imposante carcasse de son collègue. Elle restait devant lui comme subjuguée, ébahie.

    Le prof de gym avait une manie : il ne pouvait s’empêcher de sautiller (à la manière des boxeurs) tout en jouant avec l’élastique de son pantalon de training. Il élargissait ainsi son pantalon littéralement au nez de son interlocutrice.

    Les élèves assistaient, amusés, à ce petit manège en observant les yeux de la prof de musique en train de plonger par-delà l’élastique.

    Tournai 25/06/2008

    Illustration : Lanceur de poids

  • J’avais invoqué Saint Antoine

    J’avais invoqué Saint Antoine
    Vénus et même le Vautour
    Mais aucun n’a répondu
    Saint Antoine est resté de bois
    Sur son piédestal de stuc
    Vénus n’est pas sortie de son bain
    Et le Vautour a continué
    De tournoyer au loin
    Complètement aveugle et sourd.

    Lanslebourg 1/09/2009

    Illustration : Jean-Baptiste Camille Corot, entre 1873 et 1874 – Vénus au bain

  • Quiétude

    Autour de moi, les gens semblent parfaitement tranquilles, calmes, parlent doucement.

    A l’extérieur, les paysages m’apparaissent comme lisses, sans accrocs : collines boisées circonscrites, sillons qui ondulent, prairies.

    Je laisse les couleurs tamisées m’envahir.

    Les maisons disséminées forment, discrètes, les balises de ma géographie.

    Bruxelles 3/07/2008

    Illustration : Paysage

  • Allora il destino si ferma

    Allora il destino si ferma
    Un istante un solo istante

    Persino gli angeli sospendono il fiato

    Lo sguardo acuto di chi sa
    Che deve colpire il bersaglio

    Forzare il corso del destino sdoppiato.

    Tournai 2/06/2009

    Illustration : Lucia Lamberti, 2005 – Tiro a segno (Tir à la cible)

  • Ce long détournement de la vie

    1
    Ce long détournement de la vie
    Que n’a cessé d’impulser le passé

    2
    Comme si d’irréversibles décisions primordiales
    Poursuivaient avec ténacité
    Un défi parfaitement ordonné

    3

    Renoncer à l’innocence
    Et fuir — toujours l’exil
    Hors des enceintes dévolues
    Rarissimes

    4

    Et puis finir par dissoudre le sophisme cruel ?

    Taintignies 28/08/1987

    Illustration : Edvard Munch, 1895 – Clair de Lune

  • Les textes poétiques qui parsèment ma vie

    Les textes poétiques qui parsèment ma vie (mes bouts de papier) ressemblent aux petits cailloux semés par le Petit Poucet… Comme si j’avais été animé, depuis l’adolescence, par le besoin de marquer ponctuellement ma flèche du temps. Pour esquiver aussi l’angoisse de me perdre, par une géolocalisation à intervalles réguliers…

    Bruxelles 22/06/2016

    Illustration : Julie Faulques, 2016 – Le Petit Poucet (conte de Charles Perrault, 1697)

  • Ce nuage tout en longueur

    Ce nuage tout en longueur
    Effilé gris-blanc reflétant
    Par-dessous le soleil levant

    Il avance
    Mais d’une manière soutenue
    Tel un sous-marin
    Glissant dans son élément

    Devant mes yeux il passe
    Indifférent silencieux
    Bientôt il est déjà loin
    Tout dédié à rejoindre l’horizon.

    Tournai 18/11/2009

    Illustration : Nuage long

  • Andare a Namur

    Andare a Namur
    Vuol dire scoprire facce nuove
    E magari scassare qualche BMW

    Quando uno ha sete
    Cominciano poi le cose serie
    Si vede una casa appartata
    C’è proprio scritto « Café-Restaurant »
    Allora si parcheggia la macchina
    E forza si entra con vigore

    Ahimé che sorpresa
    A sinistra due poltrone
    E un divano messi lì chissà perché

    E in fondo a destra un bancone
    Senza bottiglie né bicchieri
    Ma dov’è il cameriere
     ?

    In un attimo scompare il dubbio
    Sopraggiunge una signora
    Forse del ritrovo la padrona
    …Finisce proprio di abbottonarsi
    La camicetta a colori

    Allora senza perdere il controllo
    Si chiede a lei sommessamente
    Tra il serio e lo scherzo
     Ma questo sarebbe un caffè ?

    Risponde lei con un sorrisetto
    Appena velato di stupore
     Direi proprio di no… veramente.

    Bruxelles 11/12/1985

    Illustration : Pensionnaire de la maison close « Aux Belles Poules », années 1920 (Paris, France)

  • La tendresse n’est pas de mise dans les nécropoles

    La tendresse n’est pas de mise dans les nécropoles. A l’intérieur des tombeaux, l’émotion. Plongeur ! Délice des flots. Parfum des fleurs. Magie des couleurs. Cette humanité en suspens. Enivrée de sa quotidianité, entourée de ses armes, de ses tuniques, de ses onguents. Et de l’indicible sentiment de l’éternel présent. La joie de vivre émanant des parois de l’intérieur des tombeaux provient de ce que l’émotion a surmonté l’épouvante de la vermine, de la décomposition. Le sourire narquois des Etrusques renvoie à la vérité de la connaissance, à l’accomplissement de la destinée, au bien-être physique ressenti comme part essentielle du bonheur. La prophétie de Tagès avait fixé à mille ans leur destinée.

    Bruxelles 17/04/1996

    Illustration : Art étrusque, dernier quart du 6e siècle av. notre ère – Tombe de la Chasse et de la Pêche, scène du plongeur (nécropole de Monterozzi, Tarquinia, Italie)

  • Les deux histoires

    Dans notre vie il y a au moins deux histoires qui s’entrelacent.

    Notre histoire qu’on pourrait appeler positive ou « réalisée » ou « figée » ou « actuelle » : c’est celle dans laquelle nous sommes engoncés. Et puis une deuxième histoire plus ou moins déconnectée de la première qui nous hante à des degrés divers.

    La première témoigne de notre vie officielle, atteste les diplômes obtenus, les réussites certifiées, les échecs patentés. Cette histoire se distingue par des paramètres, des principes, des gardes-fous, des périmètres étalonnés, précis, claironnés.

    La deuxième histoire, par contre, ne dispose d’aucune certitude, fonctionne suivant des principes aléatoires, ressemble à des miroirs déformants (repères fuyants). Dans cette seconde histoire, nos rêves, nos frustrations, mais également nos projections, notre capacité à « créer » le monde règnent sans partage.

    Cette « dualité » nous anime et nous permet de « rebondir » en prenant appui tantôt sur l’une tantôt sur l’autre histoire.

    Dans certaine circonstances, un grand écart entre les deux histoires peut nous être fatal (échecs, grave dépression, maladie, suicide).

    Bruxelles 10/03/2008

    Illustration : Entrelacs