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Impatience du feu

A dix heures, ce matin, exercice d’alerte incendie au bureau. Sonnerie. On ferme les portes. Tout le monde se dirige vers les escaliers. Commentaires amusés, plaisanteries.
Seul un collègue ne présente pas un sourire de bon aloi. A deux heures, cette nuit, on a bouté le feu à la charpente de sa maison en construction. Coïncidence ? Impatience du feu ?Bruxelles 27/11/2007
Illustration : Jacqueline Maertens, 2009 – Pendant une démonstration d’extinction d’incendie par les pompiers à Lessines (Belgique) -
Si vous voulez connaître

Si vous voulez connaître
Parfaitement ma peau
Me dit-elle vous pouvez
Rester le temps qu’il faut
Et de plus je vous en prie
Utilisez la loupe
J’étais vraiment intéressé
Par les charmes de la belle
Et pour les dévoiler
J’étais prêt à passer
Diverses nuits sans sommeil
Malheureusement ce n’était
Qu’un revêtement d’électrons
Et je n’ai appris
Que le nombre de pixels
Composant sa superficie
Corporelle. Allons. Undo.
Cancel.Bruxelles 25/09/1989
Illustration : Image matricielle -
Tutto scorre diceva l’Antico

Tutto scorre diceva l’Antico
Non è altro il tutto che flusso
Atomi giorni traffico
E fermarsi seppur un momento
È un’eresia
Proseguono il loro cammino
Gli autoveicoli
Talvolta uno sguardo.Bruxelles 3/06/2009
Illustration : Lucia Lamberti, 2005 – In salita (En montée) -
Les arbres balançaient leur houppe

Les arbres balançaient leur houppe
Semblaient danser mais d’une manière
Parfaitement retenue comme il convient
A des êtres à peine flexibles
C’est le vent qui donnait
Cette illusion de farandole
Les arbres semblaient si excités
Et en même temps comme essoufflés
Par leur prestation enracinée immobile.Tournai 17/05/2010
Illustration : Eugène Laermans, 1899 – La tempête -
Théophile de Viau

Ma première rencontre avec le poète Théophile de Viau s’est déroulée lors d’un concours de diction, alors que j’étais jeune adolescent. Le texte était imposé à ma classe d’âge. Nous étions peu nombreux à participer. Il s’agissait d’une ode, « Le matin ».
J’aimais ces vers pour l’agencement des mots et leur sonorité suggestive, pour les noms propres et de lieu (tels Cloris, Philis, le Mont Hymette) qu’on y trouvait disséminés ici et là, et qui m’impressionnaient un peu, mais surtout pour la symbolique propagée par le matin, la description et mise en scène du démarrage quotidien, pour l’énergie qui s’en dégageait.
Ce texte, par la suite, je l’ai retrouvé dans nombre d’anthologies du 17e siècle. Cependant, Théophile figurait au programme scolaire comme auteur marginal, comme « petit maître ».
Quelques années plus tard, je l’ai vraiment étudié.
J’appris qu’il était épicurien, libre-penseur, qu’il faillit mourir brûlé vif sur le bûcher (il s’enfuit et fut néanmoins brûlé en effigie, on ne plaisantait pas à cette époque), qu’il fut finalement emprisonné et qu’il mourut prématurément (à l’âge de trente-six ans).
J’appris qu’il fut le poète le plus lu du 17e siècle français avant d’être oublié (on pourrait dire évacué par le classicisme le plus rigoureux et dogmatique).
Ce qui me plaisait et continue de me fasciner chez Théophile, c’est son aisance dans l’écriture, le charme de son vocabulaire, son élaboration de la matière poétique (mots, images, sons, rythme), l’extrême sensibilité qui se dégage de ses textes.
Théophile, qui a refusé d’adhérer aux nouvelles contraintes classiques prônées à son époque, parvient, par son cheminement, à des résultats stupéfiants en termes d’images, d’effets, d’authenticité. Il a conscience d’être un écrivain moderne qui ne doit pas paraphraser les Anciens : il peut certes recevoir de ceux-ci des suggestions mais il doit rester par-dessus tout lui-même.
Par ailleurs, tout en étant un poète baroque (par certains aspects de sa technique d’écriture) Théophile ne persévère pas vers l’emphase et l’abstraction. Ses textes révèlent une élégance et une ambition qui surprennent par la douceur et la sincérité des sentiments. Une mélancolie gracieuse aussi.
C’est précisément ce paradoxe qui m’émerveille : sans avoir été un chef d’école (à la Malherbe) Théophile parvint à se hisser au rang de « premier prince des poètes » suivant le jugement de ses contemporains.
Au plan philosophique, Théophile, qui n’est attaché à aucun système, évoque dans ses vers la tolérance et la prise en considération de ce qui pourrait paraître infime ou inutile (tout peut servir, en fin de compte, dit-il), ainsi :
« Les déserts les plus inutiles
Donnent de grands titres aux rois,
Et les arbres les moins fertiles
Nous donnent de l’ombre et du bois. »Rumes 9/12/2007
Illustration : Giuseppe Pellizza da Volpedo, 1904 – Le soleil levant -
Terrassés depuis longtemps

Terrassés depuis longtemps
Déjà et intimement
Soumis de surcroît
Les nuages avancent
Au rythme lent de leur destin
Et s’accommodent de leur
Sort devenu commun
Malgré qu’ils soient
Parés tantôt de couleurs
Mornes ou drapés parfois
De rigoureux éclats
Ils n’en savent rien
Sans égards on les mène
Sous eux les parcelles
De terre les forêts
Les montagnes altières
Les toits pointus
Les sinueuses rivières
Défilent et des stormes
D’oiseaux s’en viennent
A leur rencontre bruyamment
Mais les nuages ne connaissent pas
L’étendue de leur prison
Ils la portent en eux
Au rythme aigre-doux du voyage
Depuis qu’un jour atroce
On leur a crevé les yeux.Gent 2/08/1988
Illustration : Maurits Cornelis Escher, 1938 – Jour et nuit -
Non domandateci perché

Non domandateci perché
Dobbiamo chi sa per
Quanti anni interi
Rimanere così in
Fila sugli scaffali
Interminabili e lenti
Chiedetelo piuttosto
Al maestro Andy
O alle scatolette
Cugine nostre Campbell’s
Forse ne sanno di più
Loro che sono irridenti
O porgete le domande
Alle insipide Marilyn
Innumerevoli e sorridenti.Venezia 26/03/1989
Illustration : Andy Warhol, 1962 – Bouteilles de Coca-Cola vertes -
Les contours du courage et du hasard

Leurs montures
L’une rouge et l’autre noire
(Pareilles à l’orage)
Délimitent sur le sable
Les contours du courage et du hasard
Et puis
Sous l’azur
Qui déchire l’instant
Et assume le désir
Affranchis
Les cavaliers de l’exil
S’en retournent
Vers l’intérieur des terres
Sur le bord de mer
Veillent les pins
Sentinelles solitaires.Taintignies 25/08/1982
Illustration : Carlo Carrà, 1921 – Un pin au bord de la mer -
A saute-mouton avec le temps

Invité (ce 25 novembre) à présenter, à la foire commerciale de Mons, au stand italien, mon livre « Histoire des Italiens en Belgique — de César à Paola », j’arrivai, avec JM, en retard au rendez-vous. Je m’étais embrouillé à la sortie de l’autoroute.
Il fallut venir nous chercher et nous indiquer la route, perdus comme nous l’étions dans l’enchevêtrement des rues de Mons-Borinage.
En raison du retard, le programme de la soirée avait été un peu bouleversé. Après mon intervention, on devait projeter le film « Déjà s’envole la fleur maigre » de Paul Meyer, tourné en 1959.
On inversa l’ordre des choses. En arrivant, JM et moi fûmes invités à nous asseoir et à regarder le film qui avait commencé.
« Déjà s’envole la fleur maigre » est un film mi-fiction mi-documentaire sur l’immigration des Italiens venus travailler dans les charbonnages de Mons-Borinage dans les années 1950.
Pendant la projection, je remarquai qu’un groupe de personnes d’un âge tournant autour de la soixantaine chahutait derrière nous.
Cela devenait même incommodant. Mais en faisant attention à ce qu’ils se disaient, je notai qu’ils émettaient des remarques sur le film.
« — Ah ! Cet endroit c’était le Vatican… » disait l’un.
« — Ah ! Tu reconnais… » répondait l’autre.
Lors de la scène où l’on voit des enfants descendre un terril en se laissant glisser assis sur des moules à tarte j’entends :
« — Oh ! C’est Giovanni ! Dommage qu’il ne soit pas là !… »
« — Il est parti boire un verre… »
Je compris alors que c’étaient eux les enfants du film de 1959.
Un regard devant, un regard derrière : en pivotant ma tête je jouais à saute-mouton avec le temps.Bruxelles 8/12/2005
Illustration : Paul Meyer, 1959 – « Déjà s’envole la fleur maigre » (photogramme tiré du film) -
A quoi sert de courir

A quoi sert de courir
Avait dit le lièvre
Si la tortue arrive
Toujours en premier
Zénon avait raison
J’étais parti à point
Pourtant n’en déplaise
A monsieur de la Fontaine
Je vais me retirer
Sur le mont Kemmel
J’y ferai du slalom
Entre les fougères
Pour me distraire.Rumes 24/01/2020
Illustration : Milo Winter, 1919 – Le lièvre et la tortue